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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/344

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soie, le visage surmonté d’un vaste abat-jour vert, une longue canne à la main, marchant toujours seul avec plus de hardiesse et d’un pas plus ferme que ne devaient le permettre ses yeux presque éteints. » M. Mignet pouvait-il mieux à la fois le faire connaître et l’expliquer qu’en disant : « Il y avait chez lui un contraste singulier de simplicité démocratique et de manières féodales. Ayant à la fois reçu l’éducation aristocratique de l’ancienne société française et les principes libéraux du XVIIIe siècle, il était resté dans ses habitudes en arrière de ses idées. » Ce sont là des traits à la grande façon du XVIIe siècle, des traits qui illuminent une figure et la gravent profondément et à jamais dans le souvenir. Non moins saisissant, non moins ressemblant est le portrait que trace M. Mignet de Jouffroy, « qui portait sur son visage les traces d’une méditation constante et heureuse, dont le vaste front semblait le siège des plus hautes et des plus tranquilles pensées, dont les yeux doux et pénétrans étaient en quelque sorte tournés au dedans de lui-même, leur transparence profonde laissant voir les objets purs et beaux sur lesquels se fixaient incessamment ses regards. » La physionomie touchante et un peu mélancolique de ce philosophe, dans lequel il y avait beaucoup du poète, est reproduite aussi fidèlement que sont analysés avec exactitude ses travaux. Rien ne saurait être comparé, même dans l’œuvre de M. Mignet, à l’exposé merveilleux des doctrines de Jouffroy et surtout de sa théorie sur le sommeil :


« Cet état du sommeil, dit admirablement M. Mignet, état tout à la fois si ordinaire et si étrange, durant lequel la vie extérieure étant suspendue, commence une vie imaginaire qui présente des souvenirs sans rapport et des événemens sans suite, qui fait perdre l’appréciation des temps, le sentiment des distances, le discernement des impossibilités, où la mémoire distingue tout et ne rappelle rien et où l’esprit, ne sachant plus ni combiner ni vouloir, se laisse entraîner par des impressions qui se succèdent dans des situations qui se contredisent, sans s’étonner, de la succession invraisemblable des unes, sans être arrêté par la contradiction choquante des autres, M. Jouffroy le décrit fort ingénieusement, et le considère, avec Bacon, comme le retour de l’esprit vivant en lui-même. Tandis que les physiologistes font servir le sommeil au triomphe du corps, lui y voit la domination exclusive de l’âme. C’est elle qui veille pendant que son serviteur se délasse ; c’est elle qui, toujours attentive à ce qui se passe extérieurement, se montre insensible à un grand bruit qu’elle connaît, mais se trouble à un bruit dont elle n’a pas l’habitude, et réveille le corps pour vérifier le danger et au besoin s’en garantir ; c’est elle qui mesure le temps pendant la nuit et quelquefois interrompt le sommeil au moment précis fixé dans les projets de la veille ; c’est elle enfin qui, par un effort senti au-dedans