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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/336

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rappeler. Au collège elles ont servi, au professeur comme à l’élève, de points de repère aussi utiles à l’un pour retenir l’attention de ses jeunes auditeurs qu’à ceux-ci pour aider leur mémoire. Puis l’habitude a été conservée, et si l’on connaît dans leurs moindres détails ces dix ou douze journées, on s’imagine bien savoir sa révolution française. C’est là une profonde erreur dont on mesure la gravité, c’est là une injustice qu’on apprend à réparer, en lisant les notices de M. Mignet. On y voit en effet, exposés avec une lumineuse clarté, expliqués avec une rare compétence, ces grands travaux dont nous retrouvons des traces visibles dans toute l’organisation actuelle de notre société. Les ignorer ou du moins ne pas les apprécier à leur juste valeur est un acte d’ingratitude, car c’est à eux que nous devons les bienfaits dont jouit notre génération, moins grande, mais plus heureuse que la forte génération de 1789. C’est parce que celle-ci a compté non-seulement les hardis tribuns et les illustres capitaines que chacun connaît, mais aussi tant d’hommes laborieux qui ont su penser avec maturité, vouloir avec énergie et agir sans relâche, c’est parce que l’œuvre populaire des orateurs brillans et a la parole retentissante s’est complétée par l’action incessante et moins connue des organisateurs de la révolution, que la société française a été placée à la tête des sociétés européennes. La gloire est allée presque tout entière aux philosophes audacieux qui ont proclamé l’égalité civile, aux orateurs éloquens qui ont fait de cette égalité la loi, tandis que ceux qui ont organisé cette égalité, qui ont constitué la société tout entière, n’ont malheureusement pas de nos jours la réputation dont ils ont joui auprès de leurs contemporains. Les notices de M. Mignet remettent ces hommes laborieux à leur véritable place, en même temps qu’elles restituent leur vraie physionomie à ces années mémorables qui n’ont pas été seulement une époque de lutte, mais aussi, mais surtout une période incomparable de travaux exceptionnels. Il faut lire les substantielles études consacrées à Merlin, à Rœderer, à Daunou, à Lakanal, pour comprendre l’immensité de la tâche qu’il y eut alors à accomplir. M. Mignet nous transporte en effet dans ces temps encore plus éloignés de nous par la transformation de l’ordre social que par les années. Il nous conduit au milieu des désordres d’une société dissoute, dans cet amas confus de débris de toute sorte auxquels on eut alors à substituer en toutes choses une organisation nouvelle. L’antique édifice social renversé de fond en comble, tout était à changer : législation, croyances, institutions, idées, mœurs, langage. Le biographe, suivant pas à pas ses personnages, nous place avec eux en face des problèmes à résoudre, problèmes nombreux et compliqués, car il s’agissait de fonder un ordre politique et un ordre social. Il s’agissait de réaliser en détail et avec précision ce qui avait été arrêté en