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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/334

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châtiée par la stérilité de ses œuvres. » Prenant à son tour la parole, M. Mignet réfute chacune des affirmations si hasardées de son partial devancier ; il montre que la révolution a été nécessaire parce que « les vices de l’ancien régime étaient restés à peu près incurables jusqu’en 1789, parce qu’au moment de l’ouverture des états-généraux rien n’était changé, parce que le parlement soutenait les privilèges, la cour continuait les abus, le clergé conseillait l’intolérance, la noblesse revendiquait l’inégalité, le roi exerçait l’arbitraire. » Puis, vengeant l’assemblée constituante des injustes attaques dont elle a été l’objet, il dit d’elle : « Éprise du bien public, passionnée pour les intérêts universels, croyant à la justice absolue, cette mémorable assemblée effaça les traces des anciennes servitudes, proclama les nouvelles libertés, substitua l’égalité civile au privilège, les prescriptions de la loi aux caprices de l’arbitraire, voulut que des besoins plus étendus des peuples sortissent les règles plus parfaites de leur gouvernement. Malgré des illusions et des fautes, elle s’est rendue digne du respect et de la reconnaissance des hommes pour avoir consacré ces belles notions de justice et de liberté que le XVIIIe siècle avait prescrites au monde comme son droit et qu’elle lui a données comme sa règle. Ce sera sa gloire immortelle d’avoir fait entrer dans les lois les principes épars que la raison des sages avait disséminés dans les livres. Ces principes sont devenus le patrimoine, désormais inaliénable, du genre humain. Quand les hommes ont vu une fois la vérité dans son éclat, ils ne peuvent plus l’oublier. Elle reste debout, et tôt au tard elle triomphe parce qu’elle est la pensée de Dieu et le besoin du monde [1]. » Mais ces réfutations nécessaires sont si bien enchâssées dans la notice de Droz, elles y sont si parfaitement à leur place, que quiconque la lit sans connaître le discours passionné auquel elle est une réponse indirecte ne saurait le soupçonner. C’est là la marque significative du talent de M. Mignet, qui toujours et avant tout reste historien. En écrivant en 1824 l’Histoire de la révolution française, il avait évidemment voulu faire œuvre d’opposition contre la politique de la restauration. Et pourtant ce récit est tellement exempt de passion et d’injustice que, tout en ayant été une œuvre d’opposition, il est resté une œuvre définitive et dont le temps a consacré l’indiscutable valeur. De même en racontant à son tour la vie de M. Droz, M. Mignet aurait pu céder à la tentation bien séduisante de prendre à partie son devancier et de réformer ostensiblement ses jugemens. Cela lui était d’autant plus facile qu’il écrivait un discours et non pas un récit historique. Mais M. Mignet a su résister à cette tentation. S’il fait œuvre

  1. Notices et portraits, t. II, p. 294-295.