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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/333

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événemens et se servant des passions des hommes pour les y mêler, mais les hommes restant libres d’y prendre part ou d’y demeurer étrangers. Dans ces limites, le fatalisme n’est pas immoral, puisqu’il se concilie avec la liberté humaine. L’historien fataliste, tel que l’est M. Mignet, annonce, prévoit, explique, ce qui n’est pas excuser, et s’il montre que dans certains entraînemens terribles, dans certaines convulsions des peuples, les efforts pour ralentir ou précipiter les mouvemens sont également vains, que fait-il après tout si ce n’est constater une vérité indéniable ? N’oublions pas d’ailleurs que ces lois dans l’histoire, Bossuet, Bolingbroke, Montesquieu, De Maistre, les ont vues et reconnues. Ces lois inéluctables, M. Mignet les a, il est vrai, appliquées dès 1824 et a continué à les appliquer dans ses notices à un sujet tout récent, à la représentation d’une époque rapprochée, à l’histoire de personnages qui vivaient hier encore ; mais qu’importe, si l’écrivain, qui semble être le contemporain des événemens de son histoire à la façon animée dont il raconte, paraît s’être reculé au fond de la plus lointaine postérité à la façon impartiale dont il juge ?

« C’est ici le moment d’apprécier cet esprit puissant et singulier, dit M. Mignet dans son portrait de Sieyes, et de le faire avec le respect dû à un confrère illustre, mais avec l’impartialité qu’exige l’histoire, à laquelle il appartient ; » et il commence la notice consacrée à Talleyrand par ces mots : « Tout en accordant ce que je dois au corps devant lequel je parle, aux souvenirs personnels qui me restent, je me croirai devant l’histoire. » Ces engagemens fréquemment renouvelés, l’impartial interprète de l’Académie les a sans cesse tenus. Parfois même, organe de la justice publique, il a pris la parole avec l’empressement d’un polémiste pour venger la vérité méconnue et rétablir les droits de l’histoire outragée. C’est ainsi que Montalembert, successeur de Droz à l’Académie française, ayant prononcé à la fin de 1851 un éloge de son prédécesseur, qui était en réalité une violente diatribe contre la révolution française, M. Mignet, renonçant à son habitude ordinaire de laisser écouler plusieurs années entre la mort des personnages et son jugement, s’empresse, moins de trois mois après le discours de Montalembert, de lire sur Droz une notice qui en est la réfutation. Le passionné et violent orateur avait lancé un véhément réquisitoire contre la révolution, qu’il définissait « une sanglante inutilité, » et contre l’assemblée constituante, qu’il accusait « d’avoir traité la France en pays conquis, d’avoir mis à sac toutes les affections, tous les souvenirs, et de les avoir immolés à cet orgueil cruel qui est le propre des novateurs ; » à laquelle il reprochait « d’avoir manqué de justice, de courage, d’humanité et surtout de bon sens, » et dont il osait dire avec une étrange audace : « Dieu l’a