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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/323

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éloges solennels et éphémères, que dans l’histoire. Que de fois en effet ces brillans honneurs ont été usurpés ! Que de fois les décisions précipitées d’un courtisan trop empressé de faire élever une statue au père de son maître ont été cassées par le peuple justement irrité ! Quant aux panégyriques, n’oublions pas que Velleius Paterculus a écrit un éloge de Tibère, que Sénèque a exalté Claude, que Lucain, en tête de la Pharsale, a placé Néron dans le ciel, enfin que Quintilien, Martial et Stace ont rivalisé à qui composerait le plus ardent panégyrique de Domitien. Il y a là, il faut en convenir, de quoi dégoûter des éloges et ceux qui seraient tentés de les lire et ceux qui aspireraient à en être le sujet.

De quel prix plus considérable est le jugement de l’historien, soit que, sous la forme de mémoires, il raconte ce qu’il a vu, il peigne sur le vif les impressions ressenties par les contemporains mêmes des événemens ; soit que, étudiant avec soin les témoignages et ayant acquis une connaissance complète des faits, des temps, des lieux, des hommes, des institutions, il se soit rendu digne d’être le juge des choses du passé. Le panégyriste loue, l’historien politique prononce un arrêt. Le premier n’a besoin que d’un prétexte ou d’un programme ; le second jouit d’autant de liberté pour rechercher la vérité que pour la dire. « Le procès fait aux mauvais princes est le meilleur éloge des bons, » a dit un critique. Assurément, s’il avait été donné aux despotes de surprendre les secrets de l’avenir, ce n’est pas la pensée d’être oubliés un jour par les panégyristes qui les aurait préoccupés, mais bien l’apparition vengeresse d’un Tacite ou d’un Saint-Simon qui les aurait par avance terrifiés. Néron, apercevant tout à coup devant lui ceux qui devaient raconter son règne, aurait vu avec effroi Tacite, cet écrivain de génie dont la profonde sagacité devait exceller à pénétrer les intentions sous les paroles, les desseins sous les actes, l’homme sous le personnage, et qui, avec une incomparable énergie, allait flétrir en des pages immortelles le crime et la tyrannie et les livrer au mépris de la postérité. Louis XIV aurait oublié ses adulateurs et ses historiographes gagés pour porter toute son attention sur ce duc effacé presque ignoré avant la régence et qui s’est dédommagé de ses froissemens par ses impitoyables récits, a vengé les blessures de son orgueil par ses observations mordantes, et, pénétrant jusqu’au plus profond du cœur égoïste et sec du roi, portant la lumière jusque dans les recoins les plus retirés et les plus sombres de cette cour si brillante au premier plan, en a montré avec tant de relief les pompeux ridicules et les misères cachées. Duclos raconte dans ses Mémoires qu’il a fait donner par l’Académie française pour sujet du prix d’éloquence L’éloge de D’Aguesseau ; puis il juge à son tour ce personnage avec cette agréable familiarité propre aux mémoires,