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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/321

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frapper le cœur d’un auditoire souvent surpris, parfois hostile, et qui finit toujours par être subjugué.

Si en effet, comme l’a dit La Bruyère, « l’éloquence est un don de l’âme, lequel nous rend maîtres du cœur et de l’esprit des autres, » comment appliquer ce grand mot aux œuvres de ces discoureurs diserts et expérimentés, mais nécessairement froids, qui, marchant à travers mille obstacles sur un terrain imposé, dans une voie déterminée d’avance et vers un but qu’ils n’ont pas choisi, s’adressant à un auditoire de cérémonie qui a ses exigences et sait les faire prévaloir, n’ont pas même le mérite de la difficulté vaincue, car les obstacles, ils les tournent au lieu de les surmonter, l’auditoire, ils lui obéissent servilement, loin de songer à le convaincre et à le dominer. Chez la plupart des écrivains condamnés à louer sans réserve un personnage désigné, les chaînes que porte l’auteur alourdissent sa main et son style. On sent une tension continuelle et une marche souvent aussi pénible pour le lecteur qu’elle l’a été pour l’écrivain. Où des entraves existent, l’inspiration fait défaut. « Quand l’âme est à l’étroit, a dit le véritable maître de la critique moderne, le goût tombe, l’éloquence meurt [1]. » L’assaisonnement piquant de la critique est interdit dans ces morceaux d’apparat qui sont sans caractère personnel, sans effet durable et dont la véhémence pompeuse se perd dans le vide. Rien de ce qui jaillit de la passion toute pure ne saurait y trouver place. Comme on cherche un songe dans une tragédie, on cherche et on trouve dans tous ces discours, composés d’ordinaire sur le même patron, le même début solennel, les mêmes parallèles, les mêmes formes démodées et surannées. Chez quelques-uns de ces écrivains, chez Thomas par exemple, il y a comme une soumission résignée à parcourir avec monotonie la voie déterminée. Chez d’autres, on reconnaît quelques tentatives pour secouer le joug, quelques éclairs d’indépendance, certains efforts méritoires tendant à franchir les bornes imposées ; mais la nécessité l’emporte bientôt, et l’on rachète ces passagers et téméraires écarts en rentrant bien vite dans l’impérieuse et énervante tradition. Nous ne connaissons pas d’orateurs vraiment dignes de ce nom qui auraient résisté à ce régime débilitant. Mirabeau lui-même, condamné à l’exercice fastidieux de l’éloge à tout prix, y aurait vu s’amollir ses qualités les plus énergiques, s’énerver son génie et tarir la source de ses plus magnifiques élans ; ou plutôt il aurait brusquement rompu les liens pour rester lui-même et ne pas sacrifier son éloquence, la grande, à cette éloquence de luxe, qui est à l’autre ce que la convention est à la réalité.

  1. Villemain, Cours de littérature française au dix huitième siècle, t. III, p. 253.