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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/274

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aussi un coup terrible pour le vieux solitaire de Cobourg. Stockmar aimait le prince comme l’élève de ses plus intimes pensées. La funeste nouvelle parut l’atteindre aux sources mêmes de la vie. Il s’accusait de vivre encore après que ce fils de son esprit avait disparu si jeune, il accusait la méchanceté de son destin qui l’avait conservé assez longtemps ici-bas pour lui infliger un tel supplice. Quand on lit dans son journal ces lamentations déchirantes, on se rappelle les beaux vers où Antoni Deschamps nous représente auprès d’un jeune homme

Ce père au désespoir dont les vieilles paupières,
Suivant l’ordre, auraient dû se fermer les premières.


Depuis ce jour, il ne songeait lui-même qu’à la mort. En 1862, la reine Victoria fit encore une fois le voyage de Cobourg, voulant revoir la famille de son époux et s’entretenir de lui avec le fidèle témoin des années heureuses. Un soir, assise auprès de Stockmar, elle lui montrait des images, des portraits, des photographies du prince bien-aimé. Tous deux pleuraient à chaudes larmes. Tout à coup, c’est la reine qui l’a raconté dans une page des Early years, elle entendit le vieillard jeter ces mots comme un soupir : « Ah ! mon cher prince, mon bon prince ! Combien je serai heureux de le revoir ! Cela ne tardera pas longtemps. »

Les dernières années de Stockmar ne sont plus que le tableau d’une grande vie qui s’éteint. Condamné à l’immobilité par l’épuisement de ses forces, le sage vieillard s’acheminait en pensée au-devant de la mort. Les souffrances cruelles qui le séparaient du monde lui laissaient encore de temps à autre des intervalles de repos. Alors il pouvait recevoir un petit nombre d’amis. « Plus d’une fois, dit un écrivain célèbre, on vit le prince royal de Prusse, Frédéric-Guillaume, accompagné de sa jeune femme, se diriger à pied vers une paisible maison de la Webergasse et frapper à la porte du vieillard. » Celui qui s’exprime ainsi, M. Gustave Freytag, l’auteur de plusieurs beaux romans et de nobles pages d’histoire, était lui-même un de ces hôtes dont la conversation lui était douce. Le poète Ruckert, un de ses amis de jeunesse, un de ses camarades d’université, ne pouvait venir que de loin en loin, car il n’habitait pas la même ville, mais, chaque fois que le brillant chanteur mettait le pied dans la chambre du malade, un rayon de soleil y entrait avec lui. A voir le vieux politique se ranimer à la voix du vieux poète, à le voir aussi redevenir jeune auprès d’amis plus jeunes, Freytag, Meyer, Roggenbach, Samwer, on aurait pu le croire moins gravement menacé. Il arrivait même parfois qu’on mettait ses plaintes sur le compte d’une certaine hypocondrie. Ruckert l’en plaisantait en des vers pleins de bonhomie et de grâce. La