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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/264

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témoins désintéressés et les loyaux confidens de ses efforts. Une chose digne de remarque, c’est que le roi, appréciant mieux que personne la sagesse du conseiller donné par lui au prince Albert et à la reine Victoria, n’ait pas eu l’idée de le consulter sur la crise de 1857. Il craignait sans doute de sa part les préventions que nous avons indiquées. Il aima mieux demander cette consultation à deux hommes d’état qui avaient gouverné un pays exposé, aux mêmes passions, aux mêmes défiances, aux mêmes luttes, par conséquent sujet à des maladies analogues et bien plus graves encore : il interrogea M. Thiers et M. Guizot.

Nous n’avons pas la réponse de M. Thiers à la lettre du roi Léopold, nous en connaissons seulement quelques passages rapportés par Stockmar, car cette lettre fut certainement communiquée au baron, qui, tout heureux d’y retrouver ses propres sentimens, prit plaisir à en détacher les parties les plus vives. « C’est vraiment, dit-il, une chose à signaler que deux hommes comme Thiers et moi, si différens de nature, d’éducation, de carrière, d’expérience, nous ayons vu ce sujet exactement de la même façon. Les pensées que j’ai exprimées en allemand, je les retrouve en français dans ces maximes de Thiers. » Et il cite en effet des maximes absolument identiques aux siennes, celles-ci par exemple : « Les hommes qui auraient voulu un combat à outrance sont insensés… Sans doute il ne faut pas céder à l’émeute, mais dans tous les pays libres il y a des agitations populaires dont il faut tenir compte, comme en médecine on tient compte de tous les symptômes, sans avoir l’orgueilleuse prétention d’en négliger aucun. Quand le sentiment public est excité à un haut degré, qu’il ait tort ou raison, il faut savoir s’arrêter… Il faut ajouter que cette excitation des esprits n’était pas sans quelque fondement… Les élections immédiates auraient peut-être amené une victoire décidée des uns sur les autres, et c’eût été plus fâcheux encore. Le secret pour réussir en Belgique consiste à empêcher les entreprises violentes des uns contre les autres… Quant à la royauté, son art doit être de ne pas se laisser compromettre dans la querelle, d’être modératrice, jamais partie dans le débat, de s’attacher surtout à n’être jamais classée dans l’un des deux partis. »

Voilà tout ce que nous connaissons de la réponse de M. Thiers au roi Léopold, et c’est bien assez pour en concevoir l’esprit et la portée. Stockmar avait raison d’y reconnaître ses sentimens et ses doctrines, — ses doctrines en ce qui concerne les principes, ses sentimens en ce qui touche les personnes. Nous devons ajouter en effet qu’à ces maximes générales se joignaient des appréciations particulières sur les partis ; M. Thiers est animé comme Stockmar d’une profonde défiance à l’égard du catholicisme belge, il voit le