Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/248

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Théodore Juste [1], vous verrez si elle ne confirme pas tout ce que nous avons dit et de la question du prince Albert et des périls qui pouvaient en résulter. Cette crise du mois de janvier 1854 a failli être aussi funeste à la nation belge qu’au neveu du roi Léopold. Il faut peser chaque mot, car chaque mot est plein de sens. Voici donc ce que le roi des Belges écrivait le 18 février 1854 à M. le baron Nothomb, ministre plénipotentiaire de Belgique à Berlin : « Mon cher ministre, nous nous trouvons dans une crise bien dangereuse… Ce qui s’est passé en Angleterre depuis le mois de janvier a dû influencer notre politique. Nous ne pouvions pas tolérer d’être représentés comme un obstacle à la politique anglaise. Les feuilles radicales ont été plus loin ; elles ont recommandé de donner la Belgique à la France. Dans les pays où la presse égare l’opinion, il faut s’attendre aux plus grandes folies. Mon rôle est, comme depuis 1831, fort simple ; je fais faire au navire la manœuvre qui est indispensable pour le préserver. Bientôt vingt-trois ans de navigation donnent des titres à la confiance. »

Ainsi le roi Léopold s’attendait aux plus grandes folies de la part de l’Angleterre en ce premier affolement causé par le désastre de Sinope ; il craignait que l’opinion, égarée par la presse radicale, ne forçât les ministres à se venger du prince Albert sur le roi son oncle, complice, disait-on, de ses sympathies moscovites. Tout lui semblait possible dans ces heures d’exaspération et de démence. Il avait beau se dire que l’abandon de la Belgique à la France, c’était le contraire de la politique traditionnelle de la Grande-Bretagne, le contraire de la politique personnelle de Palmerston, ces réflexions ne le rassuraient point. Il croyait sérieusement que le danger était là. S’il concevait de pareilles craintes, lui, le pilote expérimenté, l’homme au regard perçant et sûr accoutumé à suivre sa route entre les écueils, que devait donc penser l’équipage ? Après la crise hollandaise, c’est-à-dire prussienne et russe, de l’année 1832, après la crise française de 1848 et de 1851, allait-on voir la crise anglaise de 1854 détruire ou ébranler l’œuvre si laborieusement édifiée ? Non, le souverain avait manœuvré avec une extrême prudence et conjuré le péril. Si les détails nous manquent sur ce point, les conjectures sont permises ; et comment ne pas croire que le roi Léopold avait contribué pour sa part à la victoire des politiques anglais, whigs et tories, je veux dire à cette nuit du 31 janvier qui dissipa les tempêtes ? Nous avons raconté la bataille, nous avons rappelé les discours de lord Derby et de M. Walpole, de lord

  1. Voyez Léopold Ier, roi des Belges, par M. Théodore Juste, 2e partie, appendice, p. 309-370. Bruxelles, 1868.