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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/225

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qu’il faut savoir sacrifier ses théories à l’évidence des faits et à la logique des événemens. Il accordait à Bonald et à Joseph de Maistre qu’on ne fait pas les constitutions, qu’elles se font, qu’elles ne sont point un ouvrage d’esprit comme une ode ou une tragédie, qu’on ne fabrique pas une république par décret ni des républicains sur commande, que le monde n’est pas livré au hasard des inventions, à la fantaisie des inventeurs, que l’abus de l’écritoire, le règne du papier ne font pas le bonheur des peuples. Enfin Bastiat était avant tout un économiste libéral, et il donnait à sa chère économie politique le pas sur tout le reste. Ayant fait au mois de juin 1849 une excursion en Belgique, il prétendait avoir passé d’une république dans une monarchie, être revenu d’une monarchie dans une république sans s’être aperçu de la transition : « Le dernier mot que j’ai entendu de l’autre côté de la frontière est justement le même qu’on m’a adressé de celui-ci : votre passeport ! Hélas ! je n’en avais pas. » Bastiat préférait une monarchie libre-échangiste aux républiques qui ont la manie des règlemens, des mesures prohibitives, des minuties de bureaux et des gros tarifs ; il estimait qu’abolir les passeports est une opération plus nécessaire et plus urgente qu’abolir les rois.

Mais il estimait aussi que, dans les pays où la force des choses a aboli les rois, on a tort de perdre son temps à les regretter et ses peines à les faire remonter sur leur trône, qu’il est mieux d’apprendre à s’en passer et de se mettre dans la tête qu’un roi ou un empereur n’est pas un article de première nécessité. Il avait l’esprit trop ouvert pour ne pas s’accommoder aux événemens, pour condamner toute innovation comme une folle imprudence. Le monde a déjà fait bien des essais, mis à l’épreuve bien des institutions politiques ; en est-il une seule qu’à ses débuts on n’ait traitée d’impossible ? Impossible est le mot des femmes ; elles goûtent peu les gouvernemens nouveaux, seul genre de nouveautés qui leur déplaise. « Après le dîner, je m’approche de la belle-sœur de M. D…, et, sachant qu’elle arrivait de Belgique, je lui demande si ce voyage lui avait été agréable. Voici sa réponse : — Monsieur, j’ai éprouvé l’indicible bonheur de ne voir la figure d’aucun républicain, parce que je les déteste. — La conversation ne pouvait se soutenir longtemps sur ce texte ; je m’adresse donc à sa voisine, qui se met à me parler des douces impressions que lui avait fait, éprouver le royalisme belge : — Quand le roi passe, disait-elle, tout est fête, cris de joie, devises, banderoles, rubans et lampions. — Je vois bien, ajoutait Bastiat, que pour ne pas trop déplaire aux dames, il faut se hâter d’élire un roi. L’embarras est de savoir lequel, car nous en avons trois en perspective ; qui l’emportera, après une guerre civile ? »

Le malheur d’une jeune république n’est pas seulement de déplaire aux femmes ; il lui faut des chefs pour diriger ses premiers pas. Où les