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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/221

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Bastiat ne pouvait se résigner à considérer les théories sociales comme un chapitre de l’histoire naturelle, ni admettre que l’humanité soit à jamais livrée à la brutalité des faits accomplis et aux insolences de la force. Quoiqu’il ait souvent raillé ce qu’il appelait « le démon du sentimentalisme, » il avait une chaude sympathie pour les classes souffrantes, une foi profonde dans l’amélioration progressive de leur sort. Le 14 septembre 1850, il écrivait dans une heure de mélancolie : « Si vous passez à Lyon, ne manquez pas de gravir Fourvières. C’est un horizon admirable d’où l’on embrasse d’un coup d’œil les Alpes, les Cévennes, les montagnes du Forez et celles de l’Auvergne ; Quelle image du monde que Fourvières ! En bas, le travail et ses insurrections ; au milieu, des canons et des soldats ; en haut, la religion avec ses tristes excroissances. N’est-ce pas l’histoire de l’humanité ? » Mais il croyait fermement à un avenir meilleur, au progrès indéfini de la société, qui est perfectible, bien qu’elle soit condamnée à n’être jamais parfaite, malheur dont il prenait aisément son parti : il craignait que la perfection suprême ne s’ennuyât, n’ayant plus rien à chercher. Il ne faut pas dire trop de mal de l’optimisme. Que deviendrait le monde s’il ne rêvait plus ? Que deviendrait l’homme sans les saintes obstinations de l’espérance ? Tous ceux qui ont inventé ou perfectionné quelque chose ici-bas croyaient au mieux ; toutes les grandes actions comme toutes les grandes pensées sont des défis jetés à l’immuable destin, à je ne sais quoi de sourd, d’immobile et de triste qui pèse sur nous. Sans doute, il est ridicule de se fâcher contre les choses ; mais il y a dans le regard de l’homme qui sait vouloir un mystère qui les étonne et les fait obéir. Nous respectons infiniment Çakya-Mouni ; nous respectons un peu moins les modernes bouddhistes, bien buvans et bien mangeans, qui nous enseignent le désespoir. Le beau profit, si, persuadé par leur éloquence, l’univers, se croisant les bras, n’avait plus d’autre occupation que de méditer sur les moyens de hâter sa fin.

Croyant le monde perfectible, Bastiat n’avait garde de se plaindre que les socialistes s’occupassent de le perfectionner ; il leur reprochait au contraire d’entendre le progrès à rebours, de vouloir ramener l’association humaine à ses formes rudimentaires et primitives. Il leur reprochait aussi de consulter leur raison moins que leurs rêves, d’imaginer une société de fantaisie et ensuite un cœur humain assorti à leur chimère. Mais leur plus grand crime à ses yeux était de vouloir fonder leur société idéale sur la contrainte et d’emprisonner le genre humain dans une camisole de force. Il détestait la contrainte, il n’en voulait ni pour lui-même ni pour le genre humain. Il admettait qu’il y a un problème social, et il se fâchait contre les sceptiques qui refusaient d’en convenir ou qui se permettaient d’en rire ; mais, partant de ce principe que tous les intérêts légitimes sont harmoniques, il