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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/111

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réduits si bas, prenaient eux-mêmes leurs terribles épreuves. La vérité est que, Dieu aidant, par suite de l’élasticité propre à la, race gauloise, et grâce à la surexcitation que la lutte contre l’adversité provoque chez les natures heureusement douées, beaucoup dé ces infortunés sur le sort desquels la société anglaise était disposée à s’apitoyer avec une gravité solennelle lui donnaient au contraire l’exemple du franc rire et des joyeux propos. Les rôles étaient intervertis ; c’étaient nos compatriotes qui guérissaient leurs consolateurs de la tristesse et du spleen. Mon père m’a raconté qu’un jour les habitans d’une ville anglaise, voisine du littoral, furent avertis que la tempête Venait de faire échouer à la côte un navire portant des émigrés français. Les douaniers et les agens du service sanitaire n’avaient pas cru pouvoir leur permettre de gagner la ville avant l’accomplissement des formalités en usage, ils étaient donc restés tout trempés de pluie et d’eau de mer, sans abri, sur la plage. A cette nouvelle, grande émotion dans la petite ville ; on organise une quête dans toutes les maisons ; on rassemble à la hâte des vivres et des vêtemens ; puis, hommes et femmes accourent les mains pleines sur le lieu du désastre, persuadés qu’ils vont assister au plus lamentable spectacle. Cependant un peu de temps s’était écoulé, juste assez pour que le soleil succédât à l’orage. La scène qui attendait les premiers arrivés n’était pas tout à, fait celle qu’ils avaient imaginée. Afin de s’aider à prendre patience et pour se réchauffer un peu, nos compatriotes, après avoir déposé en tas leurs habits mouillés que gardaient les dames, se livraient avec ardeur, en manches de chemise et comme de véritables écoliers, à une joyeuse partie de barres. Les Anglais n’en pouvaient croire leurs yeux.

Mon père qui, avec beaucoup de sérieux dans le caractère, était doué d’une intarissable bonne humeur, plaisantait volontiers sur les économies de toute sorte, sur les mille sacrifices qu’il lui avait fallu s’imposer, sur les adroites inventions auxquelles il avait dû recourir pour vivre à Londres pendant quelques semaines seulement, sur un pied convenable, dans la haute société anglaise où, sa naissance et son amabilité le faisaient non-seulement admettre, mais rechercher. Il se vantait d’avoir déployé des ressources d’esprit infinies pour renouveler un peu l’aspect d’un habit qui menaçait de n’être plus à la dernière mode. Il disait avoir fait preuve d’une adresse particulière pour pincer le pavé sur les trottoirs en culottes courtes, en bas de soie et en souliers vernis, afin de courir le soir, sans se crotter, d’un raout à un autre. Quand il trouvait que mes dépenses de jeune homme montaient un peu trop haut, il me disait parfois en riant : « J’aurais bien voulu voir comment tu