Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/107

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


chevaux, tomber ainsi boiteux à la fois, mais ce n’était pas par accident, c’était bien ruse de guerre. — Vous avez donc fait la guerre en Hollande ? en quelle année ? — Oui, monsieur le comte, en 93 et 94, et je me souviens parfaitement qu’une fois, marchant de nuit avec ma compagnie de fantassins et un détachement de cavalerie, pour tourner une position, nous fûmes bien étonnés de voir tous les chevaux, se mettre à boiter à la fois. C’étaient des clous à trois pointes dont les chemins étaient semés. Bêtes et gens, nous en fûmes fort embarrassés. Après tout, nous n’en prîmes pas moins le moulin ! — Le moulin ! Quel moulin ? Comment l’appeliez-vous ? — Ah ! je n’en sais rien ; c’était un petit moulin hollandais, comme il y en a tant du côté de Berg-op-Zoom. C’étaient des hussards qui le défendaient, ils n’y sont pas restés longtemps, car nous étions en force ; mais ces diables de clous… — Ces clous, c’était moi qui les avais fait semer sur les chemins, s’écria mon père en riant ; ces hussards, c’était moi qui les commandais. Je m’étais arrangé pour passer ma nuit dans le moulin, car il faisait très froid. — Ma foi, monsieur le comte, c’est moi qui y ai couché. — Alors vous avez dû y trouver une poule à la broche que je m’étais procurée à grand’peine et que j’étais en train de faire rôtir pour mon souper. C’est ma foi vrai ! mes hommes et moi, nous l’avons mangée. » Rien n’a jamais tant diverti mon père. Il se plaisait à raconter cette anecdote, singulier échantillon de nos guerres civiles ; il faisait effort pour la faire redire par notre jardinier, mais ce brave homme était un peu embarrassé de son ancienne victoire ; il n’en parlait jamais qu’à son corps défendant.

Après l’invasion de la Hollande par l’armée de Pichegru, et la dissolution du corps auquel il appartenait, mon père se rendit en Angleterre, où sa mère, comme fille du marquis de Guerchy, naguère ambassadeur à Londres, avait gardé quelques relations. Beaucoup de Français s’y étaient déjà réfugiés, entre autres les Harcourt. La branche anglaise de ce nom, alors représentée par lord et lady Harcourt, avait fait un excellent accueil à la famille des Harcourt français, les traitant avec grande considération, les faisant passer partout les premiers comme étant les aînés de la famille. Ils avaient acheté pour eux une petite maison à Staines, près de Windsor, et les y avaient établis. Mon père occupa d’abord un appartement dans cette maison ; il loua plus tard un logement à peu de distance avec M. d’Aramon. Le vieux duc d’Harcourt, de la branche française, était alors en correspondance réglée avec Louis XVIII qui portait le titre de régent. Il était une espèce d’ambassadeur secret de ce prince près du cabinet anglais ; il fît de mon