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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/106

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anglaise à côté d’une compagnie d’émigrés français, soit pour leur donner plus d’émulation, soit pour les faire observer les uns par les autres. Un jour, mon père occupait sur les derrières de l’armée une position ouverte de tous côtés ; il était fort sur l’éveil, car déjà venait de commencer cette retraite désastreuse qui n’a fini que sur les bords de la mer, lorsqu’il fut visité par un officier anglais d’un grade supérieur au sien, qui commandait le poste voisin : cet officier, qui était major, venait prier mon père de jeter un coup d’œil sur la manière dont il avait placé ses troupes. A première vue, mon père s’aperçut combien son camarade anglais ignorait les premiers élémens du métier. Comme il parlait assez bien anglais, il se risqua à lui adresser quelques observations ; elles furent accueillies avec déférence. La confiance s’établissant par degrés, l’officier anglais lui raconta qu’il ne faisait que d’arriver à l’armée, muni d’une commission qu’il avait achetée à Londres. Il demanda en grâce à mon père de vouloir bien disposer de tous ses hommes et de les commander, en cas d’alerte, comme les siens propres. Mon père s’en défendit à cause de l’infériorité de son grade ; mais le colonel du régiment anglais intervint sur l’entrefaite, et dit à mon père : « Monsieur le major est un peu novice ; il est sous mes ordres, et je le mets sous les vôtres. » Le major fut ravi de cet arrangement. Quoi qu’il en fût, soit que les dispositions de mon père ne fussent pas parfaites, soit que son major les ait mal exécutées, ou pour toute autre cause, la position fut enlevée pendant la nuit, et mon père, qui occupait un moulin qu’il avait garnisonné de son mieux, en fut délogé assez brusquement, non sans quelques risques personnels. Si l’affaire avait eu lieu de jour, mon père aurait pu dès lors reconnaître celui qui venait ainsi prendre possession de son gîte. Il l’a su depuis, et voici comment ; j’étais présent. Nous avions un vieux serviteur pensionné de l’état. Cet homme excellent, nommé Paré, parti de son village en 89 comme soldat, devenu officier, lieutenant, puis capitaine, était devenu, en 1815, épouser la fille de noire concierge du château de Plaisance, et, quittant son uniforme et ses épaulettes, n’avait pas hésité à reprendre chez nous, sa bêche de jardinier. Quand mes parens vendirent le château de Plaisance pour acheter l’hôtel de la rue Saint-Dominique, il demanda à nous suivre à Paris ; sa femme tenait la porte ; il prenait soin du jardin. Un jour un cheval que mon père aimait beaucoup tomba boiteux ; c’était un clou qui lui était entré dans le pied. On eut assez de peine à l’ôter. Tous les gens de la maison s’y employèrent, et le jardinier plus qu’un autre. L’opération finie : « J’ai vu, dit-il à mon père, dans la Hollande, non pas un cheval, mais cinquante