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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/96

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Ma belle, si ton âme
Se sent ore allumer
De cette douce flamme
Qui nous force d’aimer...

Du reste, la chose n’est pas si étonnante qu’elle le paraît; les gens de ce pays étaient d’enragés ligueurs, et c’est seulement en cette même année 1594 que Chaumont fit sa soumission à Henri IV. Les guerres de religion avaient amené une recrudescence de fanatisme, et il fut de mode de sévir contre les prétendus sorciers. Je me souviens d’avoir lu dans une chronique du Barrois cette phrase terrible dans sa brièveté : « En la dite année 1582, le 3 février, on a bruslé à Bar trois sorcières; en ce temps-là le froid était excessif. » Le froid était excessif, voilà toutes les réflexions que ces trois bûchers ont inspirées au chroniqueur... Cela ne te donne-t-il pas la chair de poule?

— Ton histoire, répond Tristan avec un soupir, me gâte toute la beauté du paysage. Mon imagination travaille là-dessus. Je me représente Jeanne Simoni et son mari dans leur petite maison à toiture de lave. C’étaient sans doute des protestans vivant à l’écart, ou quelques-uns de ces rebouteux habiles dans la connaissance des plantes des bois, et pour ce fait redoutés et haïs du village. Qui sait? La femme, peut-être jeune et jolie, était restée sourde aux propositions amoureuses du seigneur de Dinteville, qui avait droit de haute et basse justice dans le pays. Je vois ce hobereau venant la trouver dans sa geôle, la menaçant de la terrible épreuve de l’eau, et lui murmurant comme Claude Frollo à la Esmeralda : « Veux-tu?.. » Le procureur était à sa dévotion, la multitude était sans pitié comme toutes les foules... J’entends les cris de cette malheureuse, nue et rasée, plongée par trois fois dans l’Aube... C’est horrible!

Tout en conversant, nous avions gagné les bois d’Arc. — Nous sommes arrivés à des cultures enclavées dans la forêt. La solitude était profonde. Les récoltes de pommes de terre ayant déjà été enlevées, tout cet espace semblait abandonné; au loin seulement, vers la lisière, une charrette traînée par des bœufs traversait lentement la plaine. A l’ombre d’un pommier sauvage, un gachenet de onze ans gardait deux ou trois vaches immobiles. — Tristan le questionne sur la route à suivre. Le gachenet, un blondin à l’œil éveillé et au nez indépendant, semble tout fier d’être consulté par deux messieurs déjà mûrs et convenablement couverts. Aussi, jugeant à propos de nous donner une haute idée de son énergie et de son importance, il fait claquer son fouet, injurie ses vaches qui n’en peuvent mais, et daigne ensuite nous conter leur histoire. — Cette