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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/954

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les circonstances ! Mais non, il a mis toute son habileté à l’entretenir dans ses préjugés, à la flatter dans ses espérances, à la ménager dans ses passions et ses intérêts au risque d’être toujours à sa merci. Son idéal a été de gouverner dans une république organisée avec des légitimistes, des bonapartistes et aussi peu de constitutionnels que possible. C’est ce qu’il appelle l’union conservatrice ! On nous permettra de dire que ce n’est pas là de la politique, c’est l’artifice d’un esprit agité et indécis sous des dehors de fermeté, qui en vient à fatiguer et à déconcerter l’opinion par son obstination dans l’équivoque, par ses connivences apparentes, par ses complaisances inépuisables pour toutes les réactions. Qu’en est-il résulté ? M. Buffet a réussi quelquefois sans doute par une certaine ténacité, il a obtenu son dernier succès dans le vote du scrutin d’arrondissement ; il a fini par s’affaiblir, par s’user dans ce travail aussi persévérant que stérile, et le moment est venu où cet artifice permanent d’équilibre entre les partis a volé en éclats, où la vérité a jailli dans ce mot de M. d’Audiffret-Pasquier sur la nécessité « d’affirmer l’œuvre du 25 février, » et d’en « confier l’exécution à des hommes modérés. » C’est l’explication évidente de ces élections sénatoriales qui sont venues atteindre M. le vice-président du conseil dans son autorité personnelle de chef du cabinet et dans sa politique à l’heure où il croyait n’avoir plus à songer qu’au grand scrutin populaire qui se prépare.

À vrai dire, M. Buffet a manqué de sagacité ; avec plus de pénétration, il aurait vu ce qu’il y avait de périlleux à se jeter dans cette mêlée d’opinions, d’intérêts, d’ambitions s’agitant autour des sièges sénatoriaux, et il se serait épargné une pénible déconvenue. M. Dufaure et M. Léon Say ont été plus habiles, ils n’ont songé à aucune candidature dans l’assemblée. Ils peuvent voir tranquillement défiler le cortège des sénateurs évincés et déçus, — qui pourtant la veille encore semblaient si certains et surtout si heureux de réussir ! Pour plus de prévoyance et de sûreté, M. Buffet aurait dû même ne se présenter pour le sénat ni dans l’assemblée ni dans son département ; il devait attendre l’élection des députés. Alors du moins il serait arrivé jusqu’au bout, jusqu’au jour du grand scrutin, avec un ascendant personnel intact. Maintenant, que M. le vice-président du conseil ait cru devoir retirer son nom de ces luttes après deux jours de ballottage inutile, peu importe ; eût-il persisté et eût-il même été élu, il ne pouvait plus désormais être nommé que par un retour des bonapartistes, fort disposés à le relever de sa défaite après lui avoir infligé cette déception. De toute façon, le coup est porté, et le désistement de M. Buffet n’a qu’une signification, c’est que M. le ministre de l’intérieur a cru également contraire à sa dignité d’aller jusqu’au bout de sa défaite, ou de ne devoir un succès qu’à la faveur d’un renfort bonapartiste revenant précipitamment à son secours. Ce qui est fait est fait, et ce ne