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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/94

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pays, qui ont eu un jour de congé, s’apprêtent à rejoindre leur régiment à Langres. Toutes les filles et les femmes du village sont là rassemblées; les adieux s’échangent, les embrassades se succèdent. Les braves garçons, encore gênés dans leur uniforme, ont l’oreille basse et ne mènent pas grand bruit. L’un d’eux, petit, maigre, à la mine mélancolique, se tenait près de sa femme, qui portait un enfant dans ses bras ; il dévorait le marmot de caresses. La femme renfonçait ses larmes, lui n’avait pas le cœur trop solide non plus, mais faisait bonne contenance pour empêcher l’autre d’éclater. — Voici le train, encore une embrassade, et tous s’élancent dans les compartimens des troisièmes, où ils retrouvent des camarades venus déplus loin. Une minute encore, puis la vapeur gronde, et le convoi part. A la station suivante, ils chantent déjà tous et envoient de comiques interpellations aux curieux entassés le long des barrières. La gaîté gauloise a repris le dessus, et ils regagnent gaillardement la caserne où les attendent les corvées, les marches forcées et la rude discipline militaire... Merveilleuse élasticité du caractère français!.. Après la guerre, pendant les jours sombres de la commune, je me promenais tristement dans une des grandes plaines nues du Barrois. Au-dessus de moi, et non loin de deux paysans qui sarclaient, une alouette montait en gazouillant. L’un des deux sarcleurs releva la tête et s’écria avec un accent qui me toucha : — Pauvre petite alouette, comme elle chante ! — Il y avait dans cette exclamation comme un étonnement d’entendre encore un doux chant d’oiseau après tant de malheurs, et il y avait aussi une espérance de jours meilleurs, une affirmation de confiance dans les ressources de cette race française, gaie, courageuse et chantante comme l’alouette. Oui, avec ces natures gauloises, souples, rebondissantes, allègres, chez lesquelles la bonne humeur s’épanouit en un clin d’œil comme une fleur au soleil, il y a encore de grandes choses à faire, et le dernier mot n’est pas dit.


20 septembre. — Les heures claires du matin nous ont trouvés cheminant gaîment dans une des grandes avenues herbeuses du parc de Châteauvillain. — Un bon temps pour marcher; l’air est frais; le ciel, marbré de jolis nuages blancs, laisse apparaître de larges trouées d’un bleu pur. Çà et là des tranchées latérales s’ouvrent, et par-dessus les massifs nous apercevons dans un mol enfoncement la gorge où coule l’Aujon, puis au loin, à l’horizon, les collines bleuâtres de la vallée de l’Aube. Tristan est en veine d’expansion, et la vue des bois lui délie la langue. — De même, dit-il, que certains morceaux de musique nous assouplissent et nous changent, la vue d’une tranchée profonde dans une futaie fait de moi