Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/936

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’il était en nous, et c’est notre gloire de pouvoir dire qu’il ne s’est guère donné de représentation intéressante de ces divers chefs-d’œuvre à laquelle nous n’ayons assisté ; or, pour ce qui regarde la scène qui nous occupe, il se pourrait bien, que la manière dont on la représente à Vienne fût la meilleure. Le décor transporte le spectateur dans une chapelle gothique en ruine, située aux approches du cimetière où repose le commandeur, dont votre œil, à travers l’encadrement fleuri d’une immense fenêtre en ogive, aperçoit même la statue. Comme pittoresque, cette interprétation, a son côté critique, car elle escompte, en l’annonçant d’avance l’effet sépulcral et tragique de l’épisode qui va suivre ; mais au point de vue de la vraisemblance et du mouvement dramatique elle est ce qu’on a trouvé de plus admissible. Du moins répond-elle parfaitement à l’état moral de donna Anna, sur laquelle, à dater de ce moment, se concentre toute votre émotion.

Il fut un temps où. le public était habitué à ne voir dans la fille du commandeur qu’une princesse à cavatines, ennuyeuse, comme les autres, et plus ennuyeuse peut-être à cause de ces longs voiles noirs qui l’enveloppent, de ces airs de veuve inconsolable qu’elle traîne partout. La faute en était aux cantatrices, uniquement préoccupées de virtuosité, jouant et chantant à l’italienne, avec, cette absolue conviction qu’au théâtre, un personnage en vaut un autre et que tous les caractères, comme toutes les cavatines, se ressemblent, Ce bel art pour si mort qu’il paraisse, ne demanderait pas mieux aujourd’hui que de ressusciter, et nous le reverrions prendre ses coudées franches, si de temps en temps, d’honnêtes et vigoureuses natures du genre de la Krauss ne se venaient jeter à la traverse. Henriette Sontag eut cet insigne honneur d’être la première à rompre avec la tradition routinière de l’ancienne salle Louvois. Ce rôle, que jusqu’alors on s’était contenté de chanter sans le comprendre, elle en eut le pressentiment et la divination. La figure s’éclaira, prit une âme ; artistes, public, tout le monde se récria d’enthousiasme, et Delaroche, croyant faire le portrait de Mlle Sontag, peignit donna Anna. C’était donc vrai, il y avait là autre chose qu’une poupée à vocalises ; la musique pouvait donc créer, créer des caractères et des types capables, après avoir captivé notre intérêt toute une soirée, d’occuper le lendemain les plus profondes facultés de notre entendement, — un Mozart allait donc marcher l’égal d’un Shakspeare, d’un Molière. Cela ne s’était jamais vu ; Hoffmann, sur ces entrefaites, jetait aux quatre vents les pages brûlantes de son commentaire. De même qu’il est désormais impossible de lire Hamlet sans penser à l’analyse que Goethe nous eu a données, de même, pendant une représentation de Don Juan, l’analyse d’Hoffmann accompagnera toujours un homme d’esprit cultivé. Hoffmann cependant en dit trop, c’est un rêveur fantasque, un halluciné, un visionnaire ; suivez-le, tenant registre sur son calepin de ses