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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/892

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petites villes de Prusse et de Lithuanie, qui avant eux n’avaient pas d’industrie ; agriculteurs laborieux, ils disputèrent le sol à la végétation sauvage. D’ailleurs ils apportèrent de l’argent dans leur patrie adoptive. Des collectes faites en faveur des persécutés de Salzbourg dans les pays protestans ayant produit environ 900,000 florins, la plus grande partie en fut envoyée en Prusse. Parmi les nouveaux sujets de Frédéric-Guillaume, il s’en trouvait qui avaient laissé derrière eux des biens assez considérables dont ils ne percevaient que le revenu fort amoindri. Le roi s’employa auprès de l’évêque pour que ces biens fussent vendus, et l’opération, après beaucoup de difficultés, rapporta plusieurs centaines de milliers de thalers. Les exilés en avaient pris presque autant avec eux ; mais la véritable richesse dont ils gratifièrent le pays, ce fut leur travail, qui excita l’émulation des anciens habitans. Frédéric-Guillaume sut apprécier à leur valeur les services qu’ils lui rendirent. Il oublia la défiance qu’ils lui montrèrent au temps où il négociait la rente de leurs biens, et ne s’irrita point des plaintes que leur arrachèrent, une fois les années de franchise écoulées, la lourdeur des impôts et le grand nombre des corvées. Cet homme était capable de patience et même de douceur quand il s’agissait du bien de l’état. Il habitua peu à peu les gens de Salzbourg à la pensée que dans le pays de Canaan, où il les avait appelés, on ne donnait rien pour rien, et que la terre et le prince y réclamaient le prix de leur générosité : la terre, la sueur du front des travailleurs, le prince une part de leur gain et de leur labeur et au besoin leur sang.

Après l’évêché de Salzbourg, c’est l’Autriche, la Silésie et la Bohême qui ont envoyé en Prusse, au temps de Frédéric-Guillaume, les plus nombreux colons. Quel contraste entre la politique religieuse de l’Autriche et celle de la Prusse, aux XVIe et XVIIe siècles ! Après avoir un moment hésité, les Habsbourg exercent sur les divers pays soumis à leur domination toutes les fureurs de la contre-réformation. Ferdinand II, sous le règne duquel commence la guerre de trente ans, ne laisse à ses sujets réformés que l’alternative entre l’abjuration et l’exil. Ferdinand III et Léopold suivent, avec plus de dureté peut-être, les mêmes erremens. Ces princes avaient pris pour maxime : « plutôt régner sur un désert que sur un pays plein d’hérétiques ! » et ils s’en inspirèrent si bien qu’un jour ils reculèrent épouvantés devant leur propre ouvrage. En 1636, ils avaient fait une telle perte d’hommes que leur zèle se radoucit et qu’ils interdirent l’émigration, mais on continua d’émigrer en cachette jusqu’au jour où, l’intolérance ayant recommencé à sévir, les réformés usèrent publiquement du droit d’émigrer qui leur fut conféré par le traité de Westphalie. Toutes les parties de la monarchie souffrirent cruellement de cette politique ; elle triompha dans l’archiduché, mais au