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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/870

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le monde bien étroit et les hommes bien semblables. L’âme des paysans ne semble pas avoir de mystères pour l’auteur de Far from the madding crowd. Il en fait jouer les secrets ressorts avec une sûreté de main parfaite, et, si le monde qu’il nous découvre n’est pas toujours beau à contempler, il est du moins singulièrement intéressant dans le cadre original où il se présente aux yeux. Aucun détail n’est oublié pour le faire ressortir davantage, et à chaque instant derrière l’observateur pénétrant apparaît le poète. Il y a deux genres de description : celle qui s’attache seulement à rendre avec exactitude les objets extérieurs, et qui croit avoir atteint le bout de l’art quand elle a fait une nature morte, et celle qui, ne se contentant pas à si peu de frais, voit dans les objets extérieurs des personnages qui ont leur rôle à jouer, des êtres vivant d’une vie inférieure dont il s’agit de saisir et de rendre les caractères innombrables et les aspects variés à l’infini. Ce qui n’est qu’un décor pour ceux-là est pour ceux-ci un drame animé. Il faut bien l’avouer, le roman anglais en général penche un peu vers la description banale, et l’enthousiasme qu’il apporte dans ses admirations ne les empêche pas de paraître souvent d’autant plus factices qu’elles éclatent à propos de tout, ou pour mieux dire à propos de rien. Au moindre buisson couvert de chèvrefeuille ou d’aubépine, au moindre mur revêtu de lierre, au moindre chêne seigneurial, ce sont des extases sans fin, des dithyrambes interminables : le chêne ne manque jamais de remonter à la conquête normande, et le lierre amène avec lui tout le cortège des souvenirs d’enfance et de famille. La bruyère occupe aussi une place exagérée dans ces effusions lyriques, et quant à l’océan, quel usage n’en a-t-on pas fait depuis Byron ! Dire simplement les choses nouvelles, et donner aux choses simples une expression neuve, c’est là un vieux précepte que plus d’un devrait méditer. M. Hardy le connaît, et, ce qui est mieux encore, il le pratique. Il aime la nature, mais il ne s’amuse pas à la décrire longuement. Il vous met au milieu des champs ; là il vous dit ce qu’il sent, et on le sent avec lui. Ce n’est pas chez lui besoin de suivre la coutume et la foule, c’est parce qu’il est poète, et, s’il tire de spectacles bien connus des effets nouveaux, c’est, parce qu’il y porte un sentiment personnel. On a souvent parlé de l’impression que fait ressentir une nuit étoilée et calme ; mais qui ne distingue, en lisant les lignes suivantes par exemple, je ne sais quoi d’original qu’on n’avait pas rencontré ailleurs ?

« Le ciel était clair, remarquablement clair, et le scintillement de toutes les étoiles semblait n’être que les palpitations d’un seul corps cadencées par un commun battement. On apercevait distinctement, ce qui en Angleterre se voit plus souvent dans les livres