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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/87

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en Hongrie et en Italie, très rarement en France; cependant on l’a rencontrée parfois en automne dans les bois du Bassigny. » — Tu as bien entendu! s’écria-t-il, et ses petits yeux s’écarquillèrent, le Bassigny... Quand je songe qu’elle rôde peut-être là-bas, dans mn de ces bois que nous voyons de ma chambre!.. mon cher, je t’assure que j’en rêve. A chaque instant, je crois l’apercevoir avec ses antennes noires et sa robe azurée... C’est une véritable obsession.

Nous nous étions accoudés à la fenêtre. Tristan a toujours été heureux dans le choix de ses gîtes; la vue qu’on a de sa chambre est charmante. A droite et à gauche, la roche sur laquelle Chaumont est bâti arrondit en demi-cercle ses flancs boisés. Sur la crête sont rangées en amphithéâtre de vieilles façades que limitent d’un bout le dôme trapu de l’hôpital et de l’autre une massive tour carrée qu’on nommé la tour Hautefeuille. Au pied de la roche, parmi des prés d’un vert tendre, ondoie comme un ruban clair la Suize bordée de saules. En face, le viaduc du chemin de fer relie la ville aux plateaux voisins en jetant sur la vallée son gigantesque pont aux trois rangs d’arches aériennes. De temps en temps un train passe; un blanc panache de vapeur sort d’un massif de verdure et glisse sans bruit entre la terre et le ciel. Au-delà s’élèvent par gradation les hauteurs qui enveloppent la ville comme d’un cirque immense. On aperçoit des masses de bois sombres, des plaines illuminées de soleil, puis tout au loin une dernière bande bleuâtre qui se confond presque avec les bords vaporeux du ciel. C’est une fête pour les yeux et pour l’esprit qu’un pareil horizon.

— Te voilà donc livré au démon de l’entomologie? demandai-je à Tristan.

— Oui, Dieu merci! cela vaut mieux que d’être livré au démon de l’ennui. Ce mal prenait parfois des proportions inquiétantes pour ma raison. Ennuis terribles entrecoupés par de courtes extases, telle était ma vie. Jeune encore, bien portant, affranchi de tous soucis matériels, j’éprouvais absolument un dégoût, non des hommes pris à part, mais des hommes réunis en société. Le jeu, la chasse, la compagnie des femmes, la gloriole, foin de tout cela ! J’avais perdu quelque chose qui n’est rien et qui est tout : l’assaisonnement de la vie, la façon de bien voir et de s’intéresser aux sensations éprouvées. Tous les petits bonheurs faciles qui constituent en somme la joie de vivre me trouvaient insensible, et mon âme se broyait elle-même, faute d’alimens. Singulière économie de l’esprit ! il lui suffit de s’examiner pour tomber dans un vide affreux : à force de me scruter moi-même et de vouloir entrer de plain-pied dans les secrets de la nature, je perdais les plus simples notions de l’existence. Chaque jour voyait tomber un bourgeon, une feuille, une fleur; je devenais