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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/868

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infini de gens qui en font leur seule lecture, sans compter ceux qui, sans s’en douter, vont y chercher des règles pour la conduite de leur vie. En effet le roman devient de plus en plus une petite encyclopédie où toute une société se retrouve avec ses idées, ses occupations et ses goûts. Il y a dans la pastorale de M. Hardy un tableau complet de la vie rustique en Angleterre. Pendant que le drame de la grande passion éternelle se joue sur le premier plan, au second s’agite la foule des paysans qui vient, comme le chœur dans la tragédie, dire son mot sur les événemens et sur les héros. L’auteur y a rassemblé des traits admirables d’observation, des bouts de conversations saisies au vol et que l’on croit entendre, des drôleries pleines de finesse et une infinité de ces remarques jetées en passant et qui peignent un caractère en une ligne. C’est la partie épisodique du roman ; bien des gens peut-être la préféreront à l’autre, mais on ne peut les séparer, car l’auteur, en homme qui sait son métier, ne s’accorde pas un détail qui n’ait son importance dans l’effet général : chacun fait entendre sa note dans cette symphonie pastorale, et l’ensemble reste parfait. Si l’on voulait pousser au bout la comparaison, on pourrait dire que ce sont les ouvriers de la ferme qui forment la basse continue, soit aux champs où ils travaillent sous la conduite de Gabriel Oak, soit surtout dans la petite chambre enfumée où le vieux Warren fabrique la drêche pour les habitans du village. Là est le quartier-général des oisifs et le lieu de repos après le labeur de la journée. On y boit du cidre dans un vaste pot à anses surnommé le Dieu-me-pardonne pour des raisons assez incertaines, à moins que ce ne soit à cause de la grandeur du vase. On y conte aussi mille histoires véridiques accompagnées de réflexions profondes sur la nature de l’homme considéré en tant que créature faible et naturellement altérée.

Tout en buvant à la bouche du four du vieux Warren, Jean Coggan, Mark Clark, Joseph Poorgrass et les autres ne craignent pas de soulever à leur façon le problème de la destinée humaine. Ils ont en général des opinions très décidées sur ce grave sujet ; mais, si quelque contre-temps est venu troubler leur égalité d’âme, si l’augmentation de salaire qu’on espérait recule dans un douteux lointain, si la fermière a fait entendre des reproches ou s’est rendue coupable d’injustice en favorisant celui-ci aux dépens de celui-là, alors, sous l’influence de la mauvaise humeur, la foi vacille, la libre pensée apparaît, et le scepticisme prend les formes les plus audacieuses. Heureusement qu’il en reste toujours au moins un qui, n’ayant pas à se plaindre, demeure ferme dans la défense des vérités menacées, soutient que la vertu a sa récompense tôt ou tard, que toutes les promesses faites au juste finissent par s’accomplir, et