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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/866

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H uit mois après, Oak recevait une visite imprévue dans sa modeste demeure : c’était Bathsheba qui venait lui demander pourquoi il voulait s’en aller au loin, et si elle l’avait offensé.

« — M’offenser ? dit-il, comme si vous en étiez capable, Bathsheba !

« — Non, vraiment ? demanda-t-elle joyeusement ; mais alors pourquoi partez-vous ?

« — Je me suis arrangé pour prendre la Basse-Ferme, qui sera à mon compte à dater du jour de l’Annonciation. Vous savez que j’y avais un intérêt depuis quelque temps. Cependant cela ne m’aurait pas empêché de surveiller la vôtre comme auparavant ; mais on a dit des choses sur nous.

« — Quoi ! s’écria Bathsheba tout étonnée, et quelles choses a-t-on pu dire sur vous et sur moi ?

« — Je ne saurais vous les répéter.

« — Il serait pourtant plus sage, je crois, de le faire. Vous avez souvent été pour moi un mentor, et je ne vois pas pourquoi vous craindriez de l’être encore maintenant.

« — Vous n’y êtes pour rien cette fois. Le fin mot de l’affaire, c’est qu’on dit que je m’attarde ici pour attendre la ferme du pauvre Boldwood avec la pensée de vous attraper aussi quelque jour.

« — M’attraper ? Qu’est-ce que cela signifie ?

« — Vous épouser, en bon anglais. Vous m’avez demandé de vous le dire, il ne faut donc pas m’en vouloir.

« Bathsheba ne semblait pas aussi alarmée que si on eût tiré un coup de canon à ses oreilles, comme Oak s’y attendait. — Je ne savais pas que c’était cela que vous vouliez dire, reprit-elle tranquillement ; pareille chose est trop absurde,… trop prématurée, pour y songer.

« — Oui, naturellement, c’est trop absurde. Je ne désire rien de semblable ; il me semble que cela se voit assez à cette heure. Certainement, certainement, vous êtes la dernière personne qu’il me viendrait à la pensée d’épouser. C’est trop absurde, comme vous dites.

« — Trop… prématuré, voilà les mots que j’ai employés.

« — Je suis forcé de vous demander pardon si je vous reprends, mais vous avez dit « trop absurde, » et je dis de même.

« — Et moi aussi je vous demande pardon, répondit-elle avec des larmes dans les yeux, a Trop prématuré, » voilà tout ce que j’ai dit. C’est vrai, monsieur Oak, et vous devez me croire. « Gabriel la regarda longuement ; mais, comme la lumière du foyer était faible, on ne pouvait pas voir grand’chose. — Bathsheba, dit-il tendrement en s’approchant d’elle, si je pouvais seulement