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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/865

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l’expression sauvage de sa passion pour la morte, lorsque enfin il écarte avec une colère méprisante l’épouse qui pardonne, le lecteur se demande s’il n’a pas quitté le terrain de la réalité pour le royaume de l’hallucination. L’auteur, à vrai dire, cherche bien un peu à plaider les circonstances atténuantes pour la conduite extraordinaire de ses personnages ; il n’y réussit pas complètement. Il explique par exemple les actes romanesques de son sergent en disant qu’il avait du sang français dans les veines ; l’excuse paraît insuffisante. Les argumens tirés de l’hérédité ont assurément beaucoup de poids ; seulement il est des cas où il vaut mieux ne pas s’en servir. La vérité, c’est que chez Troy comme chez Bathsheba la raison est en train de déménager. Aussi éprouve-t-on un certain soulagement lorsque l’auteur, leur donnant la clé des champs, envoie l’une errer dans les bois pour y retrouver le calme nécessaire, et exile l’autre dans les hasards d’un cirque ambulant.

Une année s’écoule : Oak, qui seul a gardé l’égalité d’âme du sage, Oak mûri par la souffrance des autres, est devenu le régisseur en titre de sa maîtresse. Rien n’est changé dans sa vie, si ce n’est qu’il a quitté la blouse blanche de l’ouvrier rustique pour un costume plus élégant. Pour Bathsheba et pour chacun, Troy est mort. N’a-t-on pas trouvé ses vêtemens sur la plage ? De son côté, Boldwood reprend espoir. Il croit qu’une réparation lui est due, et il la demande en termes touchans. Au moment où la veuve domptée par le malheur va, cédant pour la première fois à une voix autre que celle de la passion, accorder au fermier non une promesse, mais une espérance que semble légitimer en quelque sorte le silence de Gabriel Oak lui-même, quelqu’un s’approche qu’on n’attendait plus. La bûche monstrueuse de Noël a été allumée dans le foyer solitaire de Boldwood. Les convives sont arrivés, et parmi eux Bathsheba inquiète et tremblante. L’engagement qu’elle redoute, Boldwood l’arrache à ses larmes : elle sera sa femme dans six ans, si tous les deux vivent encore. Le reste, on le devine. Troy, las de courir le monde et ayant d’ailleurs usé ses remords, s’est dit que sa femme est belle et qu’il a été bien sot de l’abandonner. Il entre dans la salle et réclame son bien. « Allez avec votre mari, » s’écrie Boldwood dans un gémissement, et dans le temps que Troy, irrité du silence de Bathsheba éperdue, la tirait brutalement à lui par le bras, un coup de feu retentit, une fumée grise emplit la salle : cette fois-ci le mari ne reviendra plus. Le fusil qui pendait au-dessus de la cheminée, Boldwood l’a déchargé à bout portant sur l’ancien dragon. Ici encore l’hérédité est intervenue comme le dieu d’Horace dans les nécessités tragiques : le meurtrier comptait des fous dans sa famille.