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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/864

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amour pour Troy, elle fait entendre à Gabriel que les ruses du sergent n’ont pas été étrangères à sa prompte résolution.

Dès lors un sentiment nouveau, celui de la pitié, vient s’ajouter dans l’âme du berger Oak à la passion qu’il éprouve pour Bathsheba. Pas plus qu’un autre, il n’est doué du don de prophétie ; mais il n’a pas de peine à conjecturer que Troy ne sera jamais un fermier de la vieille roche, et c’est ce qui arrive en effet. L’ancien sous-officier montre beaucoup plus de goût pour la nouvelle école que pour toute autre. Il s’occupe fort des chevaux, il est vrai ; mais il ne pense que rarement aux vaches, et l’argent de Bathsheba s’en va grand train dans les paris de courses. L’amour aussi s’en va, et la jalousie arrive. Troy a sottement fait allusion, toutes les fois qu’il avait besoin de quelques livres sterling, à une belle fille qu’il aurait pu jadis épouser. Il a gardé sans y penser, sous le couvercle de sa montre, une boucle de cheveux blonds, et les cheveux de Bathsheba sont noirs. Un jour, au milieu d’une querelle à propos de paris perdus, une inconnue qui se traînait à grand’peine sur la route s’est approchée de Troy, qui, changeant de visage, s’est hâté d’éloigner sa femme. Est-il bien étonnant que celle-ci se surprenne à faire parfois des retours sur l’adoration respectueuse de Boldwood, sur le dévoûment silencieux de Gabriel ? Dans cette voie, la pente est glissante, et l’on y roule vite. Elle apprend alors qu’une jeune fille, autrefois servante chez son oncle Everdene, est allée mourir dans la maison de refuge de Casterbridge ; elle entend chuchoter autour d’elle et se fait raconter l’histoire de cette malheureuse, qui avait, dit-on, dans le régiment de Troy un bon ami qui ressemblait beaucoup à ce dernier. Tout le passé du beau sergent se dévoile aussitôt aux yeux de la nouvelle mariée.

Ici commence la partie pathétique du roman. Faut-il le dire ? quoique M. Hardy y ait déployé un singulier talent, ce n’est peut-être pas celle qui lui fait le plus d’honneur. On y côtoie le bord du mélodrame, et, si l’on n’y tombe pas tout à fait, c’est que les situations, tout en étant violentes, ne deviennent jamais communes. Ainsi la jalousie rétrospective de Bathsheba paraît vraiment exagérée. On ne comprend guère l’espèce de fureur qui la pousse à percer jusqu’au bout le mystère des amours passées de Troy, et à s’assurer que dans ce cercueil rendu par l’hospice de Casterbridge à la paroisse de Weatherbury reposent le cadavre de la servante Fanny Robin et celui de son petit enfant. Et lorsque Troy, emporté par la violence de ses remords, vient à son tour s’agenouiller près de la bière que dans une pieuse ignorance Bathsheba elle-même a fait placer pour une nuit dans sa demeure, lorsqu’à la faute par lui commise il en ajoute une autre en outrageant la vivante par