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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/862

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Cependant quelqu’un vient à son secours, et la raison fait entendre un conseil. Oak en effet a su la passion et l’offre de Boldwood, et il a deviné le triomphe du sergent. Son plus grand chagrin avait été jusqu’alors de se sentir dédaigné ; mais voir tomber Bathsheba dans les filets du sous-officier lui cause une peine plus vive encore. C’est un noble amour que celui qui ne craint pas de combattre l’erreur du cœur aimé au risque d’y faire naître l’aversion. C’est un noble amour, mais un amour qui ne se promet rien de bon, et qui ferait mieux peut-être de garder le silence. Toujours est-il que Gabriel Oak veut parler et plaider la cause de Boldwood. Ce qu’il y gagnera, il ne le sait pas trop ; à tout le moins il aura sauvé son âme. Il apparaît donc pour la seconde fois sous le jour de conseiller désintéressé, et, comme la première fois, sa maîtresse le prie d’aller porter ses avis et ses services dans une autre ferme que la sienne ; elle le renvoie. Il y a un proverbe anglais qui assure qu’à force d’être foulé aux pieds le ver de terre finit par se redresser. Oak, dans une situation semblable, fait à peu près de même. Aux ordres irrités de la jeune furie, il ne répond que par le calme ironique du bon sens qui connaît sa force et sa valeur.

« — Voici la seconde fois que vous prétendez me congédier, et à quoi cela sert-il ?

« — Que je prétends ! Vous partirez, monsieur ; je n’ai que faire de vos leçons. Je suis maîtresse ici.

« — Allons, vraiment quelle autre folie allez-vous dire encore ? Me traiter comme le premier venu quand vous savez que naguère encore ma position était aussi bonne que la vôtre ! Sur ma vie, Bathsheba, cela est trop impudent. Vous n’ignorez pas que je ne peux m’en aller sans vous mettre dans un embarras d’où vous sortirez je ne sais comment. Promettez-moi de prendre avec vous quelque homme entendu pour intendant, ou régisseur, ou tout ce que vous voudrez, faites-moi cette promesse, et je pars à l’instant.

« — Je ne veux point d’autre intendant que moi-même, dit-elle avec fermeté.

« — Fort bien ; alors vous me devriez remercier de ce que je consens à rester chez vous. Comment irait la ferme, s’il n’y avait qu’une femme pour s’en occuper ? Mais, remarquez-le bien, je ne vous demande pas de sentir que vous m’en êtes redevable. Non, ce que je fais, je le fais… Parfois je me dis que je serais heureux comme l’oiseau de quitter la place, car ne supposez pas que je sois satisfait de n’être rien du tout. J’étais né pour mieux que cela. »

Singulier langage pour un amoureux. Alceste, à sa façon, ne parlait pas autrement à Célimène, et, comme Alceste, Oak aurait bonne envie de rattraper son cœur, seulement il n’en a pas la force.

Et maintenant c’est Boldwood qu’il faut affronter, Boldwood qui