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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/856

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« — Quoi, donc, fermier Oak ? dit-elle, regardant par-dessus-avec de grands yeux, je n’ai jamais dit que j’allais vous épouser.

« — Eh bien ! voilà une histoire ! fit Oak avec consternation. Courir ainsi après le monde, et puis me dire que vous ne voulez pas de moi !

« — Voici seulement ce que je voulais vous dire, reprit-elle vivement, et commençant à sentir l’absurdité de la position où elle s’était placée, c’est que personne ne m’a eue pour bonne amie, au lieu d’une douzaine, comme disait ma tante. Je hais de passer ainsi pour être la propriété des gens,… quoiqu’il ne soit pas impossible que cela ait lieu un jour, Vraiment, si j’avais voulu de vous, je n’aurais pas couru après vous de cette façon, c’eût été la chose la plus effrontée du monde ; mais il n’y avait pas de mal à me hâter de corriger les faux renseignemens qu’on vous avait donnés.

« — Oh ! non, pas le moindre mal. — Cependant, comme il y a des jugemens où l’on montre machinalement trop de générosité instinctive, Oak, appréciant mieux l’ensemble des circonstances, ajouta ces mots : — Tout de même, je ne suis pas bien sûr qu’il n’y eût pas de mal à cela.

« — En vérité, je n’ai pas eu le temps, avant de partir, de me demander si je voulais ou non me marier, car vous étiez déjà derrière-la colline.

« — Allons, dit Gabriel tout soulagé de nouveau, réfléchissez-y une minute ou deux. J’attendrai, miss Everdene. Voulez-vous m’épouser ? Dites oui, Bathsheba. Je vous aime bien au-delà de l’ordinaire.

« — Je vais essayer d’y penser, dit-elle, si toutefois je peux penser en plein air, car mon esprit s’éparpille tellement…

« — Au moins pouvez-vous faire une conjecture ?

« — Alors donnez-moi du temps. — Et d’un air pensif elle regarda dans le lointain, du côté où Gabriel n’était pas.

« — Je puis vous rendre heureuse, dit celui-ci s’adressant pardessus le buisson à la nuque de la jeune fille. Vous aurez un piano dans un an ou deux, les femmes des fermiers se mettent maintenant à en avoir, et je m’exercerai bien sur la flûte pour vous accompagner le soir…

« — Oui, j’aimerais assez cela.

« — Et une de ces petites voitures de dix livres pour aller au marché, et de belles fleurs, et des oiseaux, je veux dire des coqs et des poules, parce que c’est utile, continua Gabriel se sentant balancer entre la prose et la poésie.

« — Cela me plairait beaucoup.

« — Et une serre pour les concombres comme en ont une les messieurs et les dames…