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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/852

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remercier ? dit-il enfin avec gratitude, tandis que ses joues reprenaient un peu de la rouille rougeâtre qui leur était naturelle.

« — Oh ! cela n’en vaut pas la peine, dit la fille en souriant, et son sourire attendait d’avance ce que Gabriel allait dire, quoi que ce pût être.

« — Comment avez-vous fait pour me trouver ?

« — J’ai entendu votre chien aboyer en grattant à la porte de la bergerie au moment où je venais traire Daisy. Il m’a vue, a sauté sur moi et s’est emparé de ma robe. J’ai traversé le chemin et J’ai commencé par regarder tout autour de la hutte pour voir si les panneaux étaient fermés. Mon oncle, qui en avait une toute semblable, recommandait toujours à son berger de ne s’endormir qu’après les avoir ouverts. Alors je suis entrée ; on aurait dit que vous étiez mort. Comme il n’y avait point d’eau, j’ai jeté mon lait sur vous sans penser qu’étant chaud il ne servirait à rien.

« — Je voudrais bien savoir si je serais mort, dit Gabriel à voix basse.

« — Oh ! non, répliqua la jeune fille. — Elle semblait préférer une probabilité moins tragique. Avoir arraché un homme à la mort entraînait par cela même un genre d’entretien en harmonie avec la dignité d’un acte pareil, et c’est ce qu’elle voulait éviter.

« — Je crois que vous m’avez sauvé la vie, miss…, je ne sais pas votre nom ; je ne connais que celui de votre tante.

« — J’aime autant ne pas vous le dire ; non vraiment, d’autant plus que nous n’aurons sans doute jamais beaucoup affaire ensemble.

« — Cependant j’aimerais le savoir.

« — Vous n’avez qu’à vous en informer auprès de ma tante, elle vous le dira bien.

« — Mon nom est Gabriel Oak.

« — Et ce n’est pas le mien. Il faut que le vôtre vous plaise beaucoup, Gabriel Oak, pour le dire d’une façon si décidée.

« — Voyez-vous, c’est le seul que j’aurai jamais, et j’en dois tirer le meilleur parti.

« — Le mien, à ce qu’il me semble, est drôle et désagréable.

« — Je crois qu’il ne vous serait pas difficile d’en trouver bientôt un autre.

« — Miséricorde ! que d’idées sur les gens vous avez dans la tête, Gabriel Oak !

« — Eh bien ! miss, excusez mes paroles ; je pensais qu’elles vous feraient plaisir. Je sais bien que je ne peux pas vous tenir tête pour exprimer ce que je sens ; mais je vous remercie. Allons, donnez-moi votre main.

« Elle hésitait, assez déconcertée devant cette conclusion sérieuse