Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/851

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’un chariot chargé de meubles, d’ustensiles de ménage et de plantes d’agrément, une jeune fille qui se regardait sans dépit dans un petit miroir. Il a souri de la façon que l’on sait, et plus loin, comme il manquait deux sous à la voyageuse pour payer son passage à la barrière, il les a généreusement donnés sans obtenir un mot de reconnaissance. Quelques jours après, un matin de printemps, caché par une haie, il a vu passer sur un cheval la même figure, et dans une position plus originale encore. Pour éviter le coup de fouet des branches, l’écuyère, se croyant seule, s’était, d’un mouvement gracieux et hardi, renversé sur le dos de sa monture, et, les yeux au ciel, galopait silencieusement sous les bois. La vision disparue, Oak, surpris, a ramassé un chapeau tombé dans la course, et l’a rendu le lendemain, sans celer qu’il l’avait vu choir, ce qui était une maladresse, car la jeune fille, honteuse après coup, s’est éclipsée. Il la retrouve pourtant, et cette fois-ci c’est lui qui est l’obligé. Ce soir-là, il avait fait froid, et plus d’un petit oiseau s’était allé coucher sans souper. Gabriel Oak avait fait du feu dans sa hutte, mais il avait oublié de laisser ouvert le panneau de la bergerie. Quand il se réveilla, sa tête était posée sur les genoux de l’étrangère, et il sentait sur son visage et sur son cou une humidité désagréable.

« — Qu’est-il arrivé, dit-il vaguement ?

« — Rien maintenant, répondit-elle, puisque vous n’êtes pas mort. C’est merveille que vous n’ayez pas été suffoqué dans votre bergerie.

« — Ah ! la bergerie, murmura Gabriel. Elle m’a coûté 10 livres ; mais je la vendrai, et je me tiendrai sous une claie de chaume, comme on faisait dans le bon vieux temps, en m’entortillant pour dormir dans une botte de paille. L’autre nuit, elle a failli me jouer le même tour. — Et pour accentuer son langage, Gabriel laissa tomber son poing sur la terre gelée.

« — Ce n’était pas tout à fait la faute de la bergerie, dit la jeune fille. M’est avis que vous auriez dû faire attention et ne pas laisser sottement les panneaux fermés.

« — Oui, c’est là ce que j’aurais dû faire, je suppose, dit Oak d’un air distrait. — Se trouver près d’elle avec sa tête sur sa robe, c’était là une sensation qu’il essayait de saisir et d’apprécier avant qu’elle se fût évanouie. Il aurait voulu lui faire connaître l’impression qu’il éprouvait, mais il aurait plutôt songé à emporter un parfum dans un filet qu’à tenter de faire passer par les mailles grossières du langage un sentiment si impalpable. Aussi garda-t-il le silence.

« Elle l’aida à se lever, et alors Oak se mit à s’essuyer le visage et à se secouer comme un vrai Samson. — Comment vous