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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/835

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domestiques. Aujourd’hui ces habitudes n’existent plus guère que dans quelques trous de province ; cependant le travail à l’aiguille n’est pas encore proscrit, bien qu’il ait changé de but. Il ne sert plus qu’à satisfaire le goût immodéré de la toilette ; on apprend à faire des robes, et c’est afin de se perfectionner dans cet art éminemment à la mode que les trois amies fréquentent la maison située en face du.café où les guettent leurs adorateurs inconnus. L’atelier de la couturière en vogue réunit des filles de grands seigneurs, de financiers, voire de ministres ; on est fière de faire partie d’un cercle aussi choisi, sorte de club féminin où toutes les nouvelles du jour sont commentées, où l’on se raconte ses conquêtes. Un billet doux est apporté pour Hanna Teschenberg. Toutes ces demoiselles, l’ayant lu, se livrent à mille suppositions.

Dans la soirée de ce même jour, Wolfgang, le sculpteur athlétique à tous crins, est remarqué au buffet de l’opéra (on mange beaucoup et sans cesse dans ce roman) par une femme de la plus haute naissance. La comtesse Barnburg n’est plus jeune, mais elle n’est pas vieille non plus ; elle n’est pas très jolie, mais son regard, son sourire, ont un attrait voluptueux qui trouble. S’adressant au bel officier qui l’accompagne, un dieu grec en uniforme, elle lui dit, après avoir longuement lorgné Wolfgang : — Demain, il faudra que je sache ce qu’est cet homme-là, ce qu’il fait, où il demeure. — Et, comme le jeune baron de Knith a l’enfantillage de se montrer jaloux, elle le fait taire en riant : — Votre mère m’a chargée de votre éducation, j’entends vous élever à ma guise. — Knith se défendra encore, mais, le dépit dans l’âme, il finira par remplir la singulière mission dont on le charge. Cet Antinoüs est un officier comme on n’en connaît pas dans notre France réputée si frivole. Ivre de vanité, il portait toujours sur lui dans la dernière guerre un miroir de poche pour s’assurer à l’occasion qu’il avait aussi bonne mine au feu que dans les boudoirs.

Sa beauté androgyne se prête aux déguisemens équivoques. En habit de femme, il serait capable d’enflammer tous les hommes, de même que sous son dolman de hussard il fait tourner la tête à toutes les femmes. Pour le moment, il est attaché au char de la comtesse Bärnburg, une excentrique selon le goût du jour. Le temps des femmes philosophes et esprits-forts est passé en Allemagne ; la libre pensée est qualifiée de mauvais genre ; seule, l’excentricité se fait volontiers accepter. Donc Mme de Bärnburg invente et lance des modes nouvelles, chante des chansonnettes et danse des pas risqués, quête pour le pape, correspond avec la comtesse Hahn-Hahn et l’abbé Liszt ; pendant la guerre, elle était sœur de charité ; les rôles les plus divers conviennent à son génie. Ce qui la distingue des extravagantes d’un autre pays, c’est l’enthousiasme !