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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/834

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dévore notre patrimoine, c’est autre chose, elle mérite toutes les adorations, tous les sacrifices, et si elle nous trahit, tant mieux ; si elle nous foule aux pieds, mieux encore, pourvu que la pantoufle soit de velours et le pied mignon. Quant à la fin de tout cela, les petits hommes d’aujourd’hui n’y pensent pas, ils sont trop pratiques. Être pratiques, telle est la prétention générale. Ils ont leur idéal pourtant, ces petits messieurs, et tout aussi tyrannique que l’était le nôtre. Celui-là avait nom vérité, beauté, liberté, amour ; sans doute, on n’en étreignait que l’ombre, mais c’était du moins l’ombre de choses nobles et grandes. L’idéal de notre temps est accessible, lui. Il se tient parmi nous comme un colosse d’or aux pieds d’argile ; le luxe, l’autorité, l’argent, les jouissances de toute sorte en font partie… — Dans les paroles de ce fou, il y a beaucoup de sagesse, dit Andor. — Ses compagnes haussent les épaules, et le comte ne paraît pas plus se soucier du mépris des uns que de l’approbation des autres, il pense tout haut, mais ne parle à personne. Cependant, son café bu, sa partie jouée, il se lève, les mains dans ses poches, et interpelle en passant ses voisins : — Mes jeunes messieurs, vous prenez ce vieillard pour un insensé, il ne faudrait pas vous fier aux apparences ; je suis un penseur, un philosophe ; mes guenilles en font foi, car, sachez-le bien, tous nos maux, toutes nos douleurs, toutes nos hontes viennent du besoin d’éclat que nous avons. Je l’ai supprimé, ce besoin-là, et, tandis que vous courez après les titres, les places, les richesses, je suis, dans ma pauvreté volontaire, heureux, entendez-vous, comme vous ne sauriez l’être, même dans la possession de votre idéal.

Andor et ses amis n’ont pas le temps de méditer la leçon du prétendu fou, car l’heure vient de sonner à laquelle apparaissent toujours Mlles Rosenzweig, Teschenberg et la baronne Julie. Ce sont d’aimables filles dans leur genre essentiellement moderne. La nouvelle éducation allemande n’en a fait ni des ménagères ni des savantes, elles ont été dirigées dans le sens pratique avec lequel le travail n’a rien à faire. On leur a exclusivement enseigné ce qui peut les rendre attrayantes, agir sur les nerfs, émouvoir les sens. Chacune d’elles porte avec désinvolture les modes de Paris : celle-ci joue du piano dans les salons, celle-là envoie des études de nature morte aux expositions de peinture ; Hanna préfère aux arts d’agrément la littérature, elle a pêle-mêle dans sa bibliothèque virginale Goethe, Paul de Kock, Schiller, Heine, Shakspeare et la Vie de Jésus. Jadis une personne de son tempérament eût écrit des vers : Hanna fait des romans, de la critique.

Il n’y a pas longtemps encore, les Allemandes du meilleur monde s’occupaient du ménage avec une simplicité que l’on citait partout comme un exemple et comme la base même des vertus