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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/819

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l’existence de monumens littéraires ou épigraphiques d’une haute antiquité, chez n’importe quelle race d’hommes, nous n’aurions rien à objecter, car le monothéisme n’est qu’une forme plus raffinée du polythéisme, une abstraction d’abstractions ; mais, à le bien prendre, il n’existe pas un seul texte vraiment antique qui témoigne de ce degré avancé de spéculation. La linguistique et la mythologie comparées attestent au contraire que, comme il est naturel, l’homme alla du concret à l’abstrait, de l’adjectif au substantif, de la notion des qualités à celle de l’être. Avant d’imaginer en ce monde ou au-delà des êtres incorporels, partant doués de raison et de volonté, il ne vit d’abord dans tous les objets qui frappaient ses sens étonnés que des êtres comme lui, capables de sentimens et d’action, terribles ou bienfaisans, implacables ou apitoyables par des dons et des sacrifices, et ce ne fut qu’assez tard que la naïve illusion s’évanouit de son esprit plus réfléchi, — qu’il retira son âme des choses. Dès lors elles lui apparurent ce qu’elles sont ; le règne de l’observation et de l’expérience commença ; il ne vit plus dans l’univers que des transformations de substances, des particules solides ou atomes s’agrégeant et se désagrégeant sans fin ni raison, bref, de la matière en mouvement, soumise aux seules lois de la mécanique, et n’arrivant parfois à une conscience plus ou moins obscure que chez quelques êtres éphémères, faunes et flores, d’une imperceptible durée dans l’éternité.

En face de l’île de Tyr et dominant la plaine s’élève le rocher de Maschouk, que l’on a considéré comme la colline sacrée de Palétyr. Les eaux du Ras-el-Aïn y étaient amenées, et des aqueducs encore en partie subsistant les conduisaient à la ville insulaire. Au sommet de ce rocher a pu être le temple continental de Melkarth. Il faut se réjouir qu’il n’y ait pas eu d’église entre le temple antique et le wély musulman actuel ; le mythe antique y vit encore dans la conscience populaire. Après Movers et Ritter, M. Renan estime qu’avec « ses coupoles et ses légendes, ce lieu est encore aujourd’hui comme le centre de ce qui survit de la vieille Tyr païenne. » Maschouk est une façon abrégée de dire : « la colline de l’amant. » Le mythe des amours de Melkarth et d’Astarté s’y était sûrement localisé. Dans le wély, on montre le tombeau du prétendu Maschouk, qui ne pouvait manquer de devenir un saint musulman, avec le titre de néby ou de cheik ; c’est un coffre de bois peu ancien. M. Renan incline aussi à croire que le mythe de Didon, sorte d’Astarté céleste, dont le nom signifie « son amante, » l’amante de Baal, a ici quelque point d’attache.

Ce n’est pas le seul mythe cananéen qui, avec les cultes et les usages antiques, ait survécu. Toutes les légendes dorées de la