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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/781

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retraite sereine « où il commence enfin à vivre et à se posséder lui-même ; » mais ce qui prouve qu’il n’y était pas si heureux qu’il le dit, et que son repos était souvent troublé de regrets, c’est l’amertume des jugemens qu’il porte sur tout le monde. Il trouve son siècle un des temps les plus misérables de l’histoire. Les partis qui se combattent lui paraissent tous injustes et violens, sans respect du droit, sans souci du bien public ; il comble l’aristocratie d’outrages : nous n’en sommes pas surpris, il a passé sa vie à lutter contre elle ; mais il ne conserve aucune illusion non plus sur ce parti populaire qu’il a si ardemment servi : il n’y voit qu’un amas de brouillons « qui veulent tout changer pour être mieux, et qui, n’ayant rien à perdre, n’hésitent pas à tout risquer. » Aucun des personnages importans qu’il a connus n’échappe à sa mauvaise humeur. César lui-même, à qui il doit tant, n’est pas tout à fait épargné. Il le met en balance avec Caton, c’est-à-dire avec l’homme du monde que César détestait le plus, et laisse entre eux la première place incertaine ; il lui reproche a ces espèces de gens » qu’il a introduits dans le sénat [1], enfin il semble parler en termes peu flatteurs de son pouvoir et de ses réformes, quand il dit : « Se faire par la violence le maître des siens et de son pays, quelque bien qu’on puisse accomplir, c’est un vilain rôle. » Ne faut-il pas voir dans la sévérité de ces jugemens le dépit d’une ambition trompée ?

Salluste n’est pas seulement mécontent des autres ; on a lieu de croire qu’il n’était pas non plus entièrement satisfait de lui-même. Il a essayé de s’excuser, ce qui prouve qu’il ne se sentait pas irréprochable. L’opinion de ses contemporains lui était contraire, peut-être même le jugeait-on trop durement, comme il jugeait les autres. Il ne faudrait pas pourtant céder trop vite au désir de le réhabiliter ; nous savons qu’au moins quelques-uns des reproches qu’on lui faisait étaient fondés. Une indiscrétion du grave Varron nous a conservé le récit d’une aventure légère qui ne prouve pas en faveur de l’austérité de ses mœurs. Il était l’amant heureux d’une grande dame, Fausta, fille de Sylla et femme de Milon, et, quoiqu’il passât pour avoir l’habitude des bonnes fortunes et qu’il s’en tirât d’ordinaire avec adresse, il se laissa surprendre un jour par le mari. Milon, à qui la loi permettait de tuer son rival, se contenta de le faire étriller d’importance (loris probe cœsum) ; puis, après l’avoir bien rançonné, il le renvoya chez lui honteux et ruiné. Voilà ce qu’il lui en coûta « pour avoir voulu se faire le gendre d’un dictateur ! » Nous savons encore qu’étant proconsul en Numidie il ne se conduisit pas tout à fait à la satisfaction de ses

  1. Parmi ces gens se trouvait Salluste, que César avait ramené aussi dans le sénat ; mais il aurait voulu sans doute y rentrer seul, et les collègues qu’on lui donnait n’étaient pas de son goût.