Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/772

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’expression et la grandeur des événemens. Elles voulaient savoir le nom de tous les beaux esprits et se permettaient de les juger. Il est vrai qu’elles en parlaient souvent d’une façon plaisante et qui faisait sourire le malin Chapelle. Vus à cette distance, les grands hommes de Paris produisent d’étranges illusions. Ménage leur semblait un esprit galant et léger, Chapelain un génie fougueux ; elles croyaient Scudéry

Un homme de fort bonne mine,
Vaillant, riche et toujours bien mis,
Sa sœur une beauté divine,
Et Pellisson un Adonis.


C’étaient de ces « pecques provinciales, » comme les appelle Molière, qui proclamaient que Paris « est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie, et qui tenaient que hors de là il n’y a pas de salut pour les honnêtes gens. » Au fond, tout le monde pensait comme elles, même ceux qui s’en moquaient. Quoique alors les communications fussent lentes et les voyages rares, l’air de Paris trouvait moyen de pénétrer partout ; partout il était de bon ton d’en copier les modes et d’en imiter les manières. C’est ainsi que, d’un bout de la France à l’autre, il s’était établi, dès le XVIIe siècle, une sorte d’unité dans le tour de l’esprit et dans la façon de penser ou d’écrire de toute la France.

Au siècle suivant, les rapports entre Paris et la province deviennent encore plus actifs. L’esprit public, qui partout s’éveille, sent le besoin d’être informé. Dans les villes les plus lointaines, les moins connues, on veut savoir ce que pensent, ce que disent, ce qu’imaginent ces grands esprits qui de Paris mènent l’opinion. On dévore leurs livres ; leurs pamphlets interdits et condamnés circulent sous les yeux et quelquefois par les mains de ceux qui sont chargés de les poursuivre ; mais des pamphlets et des livres ne suffisent pas. Ils ne paraissent qu’à des intervalles irréguliers, et l’ardeur des esprits est telle qu’on éprouve le désir d’être renseigné jour par jour. C’est de ce temps que date, sinon la création, au moins la grande vogue des journaux. Ils vont porter dans tous les pays, sous toutes les formes, les idées nouvelles ; ils les introduisent à chaque instant dans la critique des pièces de théâtre, dans ces dissertations philosophiques dont ils sont prodigues, et jusque dans ces petits contes, moraux ou non, qu’ils insèrent quelquefois pour divertir le lecteur. Bientôt les journaux eux-mêmes ne paraissent pas suffisans ; ils sont surveillés par l’autorité, corrigés par la censure ; pour avoir l’opinion véritable et entière des salons de Paris, on y entretient des correspondans. Il y a des gens qui font métier de