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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/768

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pays qu’il visite et qui ressemble si peu au sien, tout le frappe et l’attire. Il n’y a guère que la nature qui lui paraisse à peu près indifférente ; mais Rousseau n’en avait pas encore fait sentir toutes les beautés. Contrairement aux habitudes des voyageurs de notre temps, De Brosses peint rarement des paysages ; le seul site qu’il ait décrit avec plaisir, c’est celui des pays qu’on traverse entre Vicence et Padoue. Il est ravi de voir « que les vignes y forment des festons chargés de feuilles et de fruits, et que le chemin est garni d’arbres en échiquier ou en quinconce, » et il ajoute cette réflexion curieuse : « il n’y a point de décoration d’opéra plus belle ni mieux ornée qu’une pareille campagne. » Voilà comme il aime la nature. Quant aux beautés sévères des Alpes, il n’en a pas dit un mot [1], et la grandeur majestueuse et triste de la campagne romaine ne lui suggère que cette pensée : « il fallait que Romulus fût ivre quand il songea à bâtir une ville dans un terrain aussi laid. » En revanche quel vif sentiment des beaux-arts ! que de goût pour les monumens de l’antiquité et les chefs-d’œuvre de la renaissance ! comme il les décrit avec intelligence, comme il en parle avec plaisir ! Il comprend bien l’architecture, surtout celle du XVe et du XVIe siècle. La peinture l’enchante, et il l’apprécie d’ordinaire en juge éclairé. On lui reproche sans doute de trop estimer l’école bolonaise et de donner aux Carraches une place trop élevée, mais, il adore Raphaël ; Michel-Ange lui-même, malgré « ses furies d’anatomie, » a séduit son goût réservé. Il avait d’abord des préventions « contre ce terrible dessinateur, cet esprit vaste et féroce, » mais quand il voit la chapelle Sixtine, il est vaincu. « Les figures de cette frise, dit-il, leur force et leur raccourci emportent l’imagination hors d’elle-même, comme le sublime du grand Corneille. » Il est surtout amateur passionné de musique. L’opéra italien le ravit, et il a d’avance sa place marquée au coin de la reine. Il veut connaître tous les compositeurs de son temps, entendre les virtuoses les plus célèbres. Il dit d’un opéra-bouffe de Pergolèse, auquel il vient d’assister : « On ne meurt pas de rire, puisque je suis encore en vie. » Au sortir d’un concert chez l’ambassadeur de France à Turin, il écrit à ses amis : « Je fus régalé d’un excellent concert, bonnes chanteuses, et de ces airs, de ces charmans airs italiens ; on n’en veut pas d’autres en paradis ! Ajoutez Lanzetti, dont vous connaissez tout le mérite sur le violoncelle, les deux Bezzuzzi, l’un hautbois, l’autre basson, qui eurent ensemble de petites conversations musicales dont il fallait pâmer d’aise. Je ne puis vous exprimer les

  1. Le président, dans une de ses lettres, décrit le site de Tourney et le merveilleux panorama qu’on découvre du château. Il y est question de la vue du Mont-Blanc, « qui n’est pas un des moindres ornemens de cette magnifique décoration, » L’éloge semblerait aujourd’hui bien froid.