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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/764

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premier souci de tout le monde est de trouver un moyen de rendre quelque indépendance politique aux provinces. Jusqu’ici ces tentatives n’ont guère eu de résultat, mais on ne se lasse pas de les entreprendre, et l’on en espère toujours les meilleurs effets. Quelques personnes même vont plus loin : elles voudraient détruire aussi ce qu’on appelle la centralisation littéraire, c’est-à-dire cet attrait invincible que Paris exerce sur tous ceux qui tiennent une plume et cette habitude qu’il a prise d’imposer ses admirations à toute la France. On se révolte contre le préjugé qui fait supposer qu’on ne peut pas écrire de bons livres en province ; on prétend que la plupart des écrivains de talent qui s’empressent de quitter leur petite ville pour aller se faire connaître à Paris auraient eu plus de talent encore, s’ils étaient restés chez eux. En y demeurant, ils auraient mieux conservé leur caractère propre et celui de leur pays, tandis qu’à Paris ils prennent l’air de tout le monde. On en conclut que cette suprématie ou plutôt ce despotisme qu’une ville s’arroge sur les autres a fait grand tort à l’esprit français, et que sans lui notre littérature aurait été plus riche, plus variée, plus originale, plus vivante. Cette opinion a été plus d’une fois soutenue de nos jours ; l’exemple du président de Brosses peut nous aider à savoir ce qu’elle a de vrai.


I

Personne assurément ne paraissait mieux fait que lui pour mettre dans ses ouvrages cet accent personnel et ce tour local qu’on regrette de ne pas trouver plus souvent chez nos grands écrivains. S’il est vrai, comme le prétendent certains critiques, que toutes nos qualités nous viennent de la race et du sol, De Brosses devait être de ceux à qui leur naissance prépare un génie vigoureux et original. Il était d’une maison ancienne et connue, et comptait parmi ses aïeux de vaillans soldats qui avaient servi avec honneur pendant les guerres d’Italie sous Charles VIII et François Ier. Sa famille sortait du pays de Gex, c’est-à-dire de l’extrême frontière de la France. On a remarqué que ces contrées reculées nourrissent d’ordinaire chez ceux qui les habitent une certaine liberté de sentimens par le voisinage et le contact de mœurs et d’opinions différentes ; elles leur donnent de plus une grande indépendance d’action en leur offrant la facilité de passer au moindre danger dans un pays où l’on ne peut pas les poursuivre. Les De Brosses, qui étaient d’humeur hardie et changeante, usèrent souvent de ces facilités par intérêt ou par caprice. Ils servirent tour à tour le roi de France et le duc de Savoie ; ils quittèrent, suivant l’occasion, leur château à Tourney pour Chambéry ou pour Genève. De catholiques zélés,