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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/720

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ardente prière à Dieu a jeté ce cri profond : da mihi nesciri ? « Respectons ce mystère, ajoute M. Caro. L’œuvre sans nom participe d’une sorte d’autorité plus grande ; un nom d’homme, quel qu’il soit, la diminuerait. Ce livre est comme la grande voix de l’humanité chrétienne résumant dans un cri sublime des siècles de souffrance et une immortelle espérance. »

Toute cette discussion, que j’abrège à regret, est conduite par M. Caro avec autant d’art que de savoir. Ce n’est pas là-pourtant la partie la plus originale de son étude. L’analyse délicate et profonde qu’il a faite des méditations du pieux solitaire me paraît un morceau achevé, interrogeant la psychologie du livre, il recherche s’il n’y a pas un ordre, un plan, une dialectique puissante dans ce qui semble une effusion passionnée ; or l’âme de l’ouvrage, pour qui sait découvrir le fond sous la forme, c’est une science inconnue avant le christianisme, la science de la vie intérieure a présentée dans le plus beau jour et comme dans un vivant idéal. »

Quels sont, d’après l’Imitation, les actes essentiels de cette vie intérieure ? Le premier, c’est de se retirer du tumulte des hommes, même en vivant au milieu d’eux, de se créer en soi un inviolable asile par l’esprit de paix, le silence et la bonne volonté. Avec quelle saveur d’expérience, avec quelle connaissance précise du cœur humain, l’auteur de l’Imitation parle de l’homme de bien pacifique qui convertit tout en bien, tandis que l’homme passionné convertit le bien en mal ! Dans cet asile et ce retranchement impénétrable, l’homme intérieur a encore des périls à éviter, des ennemis à combattre ; il doit se vaincre lui-même, vaincre non-seulement les tentations grossières, mais les tentations spirituelles, la frivolité, le sens propre, l’ambition, l’esprit de révolte et d’orgueil. Persuadé que toutes les attaches du dehors le tiennent éloigné de la véritable vie, il s’efforce de les rompre. De là le goût du renoncement, la joie du sacrifice, l’ardent désir de s’humilier. Ce n’est pas, comme chez le sombre misanthrope du XIXe siècle, le dégoût universel porté jusqu’au mépris du mépris. De l’un à l’autre, sous des formules presque semblables, les différences creusent un abîme. Le renoncement de Schopenhauer a pu être résumé ainsi : spernere mundum, spernere seipsum, spernere sperni ; le renoncement chez l’auteur de l’Imitation est exprimé en ces termes : despicere mundum, despicere seipsum, orare despici. Les deux premières règles sont les mêmes, la troisième rétablit la vérité des situations. Schopenhauer, dans son mépris du monde, s’acharne à la poursuite du néant ; l’auteur de l’Imitation est appliqué tout entier à la recherche de la vie. Si M. Caro ne fait pas cette comparaison, il la suggère, et ce n’est pas le moindre mérite de ces pages que d’éveiller et de féconder la pensée. Non, le doux solitaire ne condamne pas la science, comme on l’a cru à tort. « Il ne faut pas, dit-il, blâmer la science,… la science considérée en soi est