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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/699

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de lui ou de M. de Bismarck dirigerait plus tard les affaires de l’empire allemand ? » Et quand de son côté M. de Bismarck se plaignait que le comte Arnim l’eût empêché de prêter main-forte à M. Thiers, n’est-il pas à présumer qu’il se préoccupait avant tout de grossir d’un grief de plus le dossier qu’il devait soumettre quelques mois plus tard à l’examen du ministère public ? L’Évangile nous commande d’aimer nos ennemis, et ce précepte est prodigieusement difficile à pratiquer ; s’il nous exhortait seulement à les admirer, toutes les fois qu’il sont admirables, cette morale serait mieux proportionnée à l’humaine faiblesse, — mais assurément aucune loi divine ne saurait nous obliger à tenir nos ennemis pour infaillibles. Admettons, en dépit des infaillibilistes de toute espèce et de toute couleur, qu’on peut se tromper à Varzin et dans la Wilhelmstrasse comme on se trompe au Vatican.

Et vraiment qui ne s’est trompé sur le 24 mai ? Il a déçu l’espoir de ceux qui l’ont fait et les conséquences n’en ont peut-être été appréciées sainement dès le premier jour que par celui contre qui il était fait. Le grand Frédéric a raconté qu’au début de la première guerre de Silésie, le prince d’Anhalt, furieux de n’avoir pas conçu le plan de la campagne, « prophétisait comme Jonas des malheurs qui n’arrivèrent ni à Ninive ni à la Prusse. » Ce même Frédéric nous enseigne qu’il y a bien de la vanité dans les espérances des hommes, « que les conjonctures les forcent souvent d’agir contre leur volonté, que le monde se gouverne par compère et par commère, que quelquefois, quand on a assez de données, on devine l’avenir, que souvent on s’y trompe. » M. de Bismarck se rapprochait de cette sage réserve lorsqu’il chargeait M. de Balan de rappeler au comte Arnim que, « quand il s’agit d’une nation aussi explosive que la France, l’avenir ne saurait être calculé. » Il arrive parfois aussi que les peuples explosibles deviennent tout à coup, pour quelque temps du moins, des peuples sages. Si leur sagesse se maintenait durant dix ans, cela suffirait pour dérouter les calculs, pour déranger les combinaisons des plus grands et des plus artificieux politiques, qui, à l’exemple de certain personnage d’une comédie contemporaine, s’écrieraient avec regret : « La France avait un volcan, et elle l’a laissé s’éteindre. »


G. VALBERT.