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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/695

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un astre « qui, poussé loin de son orbite, n’aperçoit plus sa route dans l’éblouissement de ses rayons et court au hasard à travers l’empyrée. » L’alter ego du comte Arnim compare le chancelier de l’empire tantôt à un soleil déraillé, tantôt « à un homme désagréable en selle sur un cheval emporté. » Il l’accuse de ne plus prendre conseil que des caprices de son humeur, de n’avoir plus d’autre règle de conduite que « les vérités de fantaisie qu’il décrète, » et qu’il fait propager « par les cosaques de la presse. » Il lui reproche de compromettre les conquêtes de l’Allemagne et le repos de l’Europe par une politique brouillonne et tracassière, « par son irritabilité nerveuse, que la nation allemande en famille trouve supportable et même charmante, » mais qui indispose les peuples étrangers. Il lui reproche encore de vouloir mêler tous les cabinets à sa querelle avec les catholiques et de n’y pas réussir. « Le prince de Bismarck, nous dit-il, condamne la politique d’intervention, et cependant il a entrepris de modifier les principes de gouvernement des autres pays quand ils ne répondent pas à ses visées personnelles. Il envoie et recommande à tout le monde sa recette contre l’église, même à ceux qui ne se sentent pas malades. Ses journaux la vantent à l’égal de la revalescîère arabique. M. de Kendell la prône à M. Minghetti, le comte Munster la prêche à l’Angleterre étonnée. Le gouvernement français comme le gouvernement belge reçoivent des leçons touchant le sens de leurs lois pénales, et l’Autriche est accusée sous main de ne pas consommer une assez grande quantité de la revalescière de Varzin. » L’auteur du Pro nihilo se plaint aussi que dans sa politique intérieure M. de Bismarck use d’une méthode décousue et saccadée, « qu’on laisse une affaire cheminer pendant un certain temps, et qu’on s’enveloppe dans un profond silence, que tout à coup on entre en scène avec l’impétuosité de Percy, qu’on bouleverse tout ce qui a été fait, qu’on censure ce qu’on ne peut plus changer, et qu’on disparaît de nouveau comme une comète dans un incommensurable éloignement. » Nous avons entendu des Allemands se plaindre que M. de Bismarck s’était rendu trop inabordable, trop inaccessible, qu’il mettait entre les hommes et lui non-seulement la distance qui sépare Varzin de Berlin, mais la hauteur de son mépris et les profondeurs de son silence. Personne cependant ne s’était encore avisé, comme le comte Arnim ou son avocat, de comparer Varzin à Caprée et le chancelier de l’empire allemand à l’empereur Tibère. Personne ne s’avisera non plus de soutenir avec lui que le Richelieu de la Poméranie est redevable de tous ses succès aux complaisantes faveurs de la fortune, qui, à deux reprises, en 1863 et en 1870, l’a sauvé d’une situation désespérée. Qui pourrait prendre au sérieux ces peintures inspirées par la malignité ou par la jalousie ? Les ennemis de Sylla pensaient déjà rabaisser sa gloire en vantant son bonheur, et Sylla les laissait dire ; il n’était pas fâché qu’on vît dans les destins les