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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/690

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prouvaient les documens rassemblés sur sa table, » et il s’écria : « C’est moi qui suis le persécuté. Depuis huit mois, depuis un an, vous m’attaquez dans ma santé et dans mon repos. Vous conspirez avec l’impératrice, et vous n’aurez pas de relâche avant que vous ayez pris ma place. » Plus circonspect que son défenseur, plus soucieux des conséquences, le comte Arnim a éprouvé le besoin de couper court aux suppositions fâcheuses qu’a fait naître un tel récit. Par une lettre adressée de Vevey au Times, il a déclaré solennellement que, pendant toute la durée de son ambassade à Paris, il n’a jamais eu aucune conversation religieuse ni politique avec l’impératrice d’Allemagne, que s’il lui a écrit, c’est de son propre mouvement, et que jamais elle ne lui a répondu. « J’ignore entièrement, ajoute-t-il, sur quels faits a pu se fonder M. de Bismarck pour me dire ce qu’il m’a dit à ce sujet. » Cependant nous ne voyons pas qu’il reproche au conservateur de Potsdam la témérité de ses propos, qui étaient de nature à déchaîner les vents et à soulever en haut lieu de redoutables tempêtes. N’a-t-il plus rien à perdre, qu’il prenne si facilement son parti de tout risquer ? Ou se flatte-t-il de l’espoir que la brochure Pro nihilo, comme l’ont prétendu quelques feuilles allemandes, « portera un coup au prince de Bismarck et que l’avenir le prouvera ? » Au lieu de mettre le ministère public en campagne, peut-être M. de Bismarck eût-il été mieux inspiré en rassurant les inquiétudes excessives de quelques-uns de ses amis, qui le croyaient menacé, et en leur répétant le mot d’Auguste à Tibère : « Gardez-vous de trop céder à l’ardeur de votre âge et de vous fâcher du mal qu’on dit de moi ; il doit nous suffire qu’on ne puisse pas nous en faire. »

Selon toute apparence, le plaidoyer ou le réquisitoire du conservateur de Potsdam n’apportera pas un grand changement dans l’opinion qu’on s’était faite, pièces en main, de la conduite politique du comte Arnim et des incidens qui ont servi à la fois de motifs et de prétextes à sa mise en accusation. « Les hommes, disait Voltaire, sont en général comme les chiens qui hurlent, quand ils entendent de loin d’autres chiens hurler. » Il suffit que deux ou trois gros dogues donnent de la voix pour que l’écho réponde et pour que tous les roquets aboient, les uns parce qu’ils sont nés courtisans, d’autres parce qu’on les paie pour cela, d’autres enfin par un instinct machinal d’imitation. Cependant, lorsqu’éclata cette étrange collision qu’on appelle le procès Arnim et qui tiendra toujours sa place parmi les causes célèbres, il y avait en Europe beaucoup de gens disposés à donner tort au dogue et à s’intéresser à sa victime. Bon gré mal gré, ils ont fini par reconnaître que cette victime était en quelque mesure responsable de sa destinée, et que l’homme distingué, mais imprudent, qui pour son malheur a été ambassadeur d’Allemagne à Paris, avait pris avec ses fonctions des libertés que le droit public n’autorise pas, qu’il n’avait pas été un observateur assez scrupuleux des