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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/681

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L’auteur modeste des oubreto voit aujourd’hui son inspiration et ses principes confirmés par l’auteur de Mireille. J’insiste, car je sens très vivement combien cette poésie, pour ne pas dévier, a besoin de se rattacher sans cesse à ses origines. M. Mistral commence à le sentir de même et je ne saurais douter du sentiment qui l’anime lorsque dans cette préface du recueil des Iles d’or il rend un si touchant hommage à M. Joseph Roumanille. Il faut citer encore, ces confidences intimes sont précieuses à recueillir :


« Un événement d’importance majeure, non-seulement pour moi, mais pour notre renaissance, vient se placer ici. C’était en 1845, au pensionnat où j’étais, un jeune homme de Saint-Rémy ayant nom Roumanille entra comme professeur. Étant voisins déterres, — Maillane et Saint-Rémy sont du même canton, — et nos familles se connaissant de longue date, nous fûmes bientôt camarades. Roumanille, déjà piqué par l’abeille provençale, recueillait en ce temps-là son livre des Pâquerettes. A peine m’eut-il montré dans leur nouveauté printanière ces gentilles fleurs de pré, qu’un beau tressaillement s’empara de mon être et je m’écriai : — Voilà l’aube que mon âme attendait pour s’éveiller à la lumière ! — J’avais bien jusque-là lu quelque peu de provençal, mais j’étais ennuyé de voir que notre langue était toujours employée en manière de dérision. Il est vrai que j’ignorais encore les fiers poèmes de Jasmin. Roumanille le premier, sur la rive du Rhône, chantait dignement dans une forme simple et fraîche tous les sentimens du cœur. Donc nous nous embrassâmes et fîmes amitié sous une étoile si heureuse que depuis trente ans nous marchons de compagnie, sans que notre affection ou notre zèle se soient ralentis jamais. Embrasés tous deux du désir de relever le parler de nos mères, nous étudiâmes ensemble les vieux livres provençaux, et nous nous proposâmes de restaurer la langue selon ses traditions et ses caractères nationaux, — ce qui s’est accompli de nos jours avec l’aide et le vouloir de nos frères les félibres. »


La préface des Iles d’or n’est donc pas seulement un recueil de confidences intimes, c’est une sorte de manifeste ; il y a là, pour qui sait lire, des leçons excellentes et qui viennent fort à point. J’en dirai autant du livre même. Il renferme les mémoires poétiques de l’auteur, les pièces qu’il a écrites au jour le jour depuis vingt-cinq ans, chansons et sirventes, rêves et plaintes, toasts, saluts, cantiques, du milieu desquels se détachent trois poèmes d’une beauté rare, mais en même temps le drapeau de la grande France, comme dit M. Mistral, s’y déploie noblement avec ce crêpe noir que nos désastres de 1870 ont noué au sommet de la hampe.

Les trois poèmes sont la Fin du moissonneur, la Princesse