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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/648

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grâces requises pour faire tourner à bien cette délicate expérience, et l’on conçoit sans effort que l’amour se fixe auprès d’elle sans trop regretter ses ailes. Le visage est rond et mignon, la physionomie subtile et enjouée, les yeux vifs et malicieux ; il y a là tout ce qu’il faut de mutinerie pour réussir dans l’entreprise que nous lui voyons commencer, car ce sont, dit-on, les caractères faits de mutinerie et d’enjouement qui réussissent le plus sûrement à fixer l’amour quand il n’est pas entièrement noble. Un buste charmant d’Houdon, conservé aussi à Monmelas, nous présente une variante de la même personne, moins mutine et plus langoureuse, le regard mourant, les lèvres voluptueuses et éclairées d’un sourire légèrement enivré. Le buste et le portrait se complètent l’un l’autre sans contradiction, et nous donnent également l’impression d’une personne enjouée, espiègle, douce et un peu sensuelle.

Un très beau portrait du grand dauphin, fils de Louis M. en uniforme des gardes-françaises, mérite aussi l’attention, bien que le ton en soit un peu terne et que la coiffure militaire dont la tête du prince est enlaidie soit du plus désagréable effet. La physionomie est froide et trahit, dirait-on, une certaine fatigue ou une certaine faiblesse d’âme ; quelques-uns des traits sont beaux et rappellent ceux de son père Louis XV, moins la grâce et l’attrait cependant, mais la plupart rappellent ceux de sa mère Marie Leckzinska ; la ressemblance est fort naturelle, mais jamais elle ne nous avait paru aussi étroite que dans ce portrait. Enfin, avant de nous éloigner de ce château de Monmelas, où nous avons trouvé tant de choses intéressantes, contemplons encore une fois et saluons ce portrait de la comtesse de Tournon, du temps de l’empire, qui est pour nous une ancienne connaissance. Avez-vous vu ce portrait a l’exposition générale des œuvres d’Ingres, et vous le rappelez-vous ? Le maître était bien jeune encore quand il le peignit ; il n’avait pas encore raffiné sur les procédés de son art, il n’avait pas encore acquis toutes les ressources et toutes les ruses de son savoir-faire, s’est-il jamais approché davantage de la vie ? car c’est la vie que cette adorable laide déjà vieillissante, somptueusement fagotée d’une lourde robe de velours vert, avec sa chevelure d’un très beau noir ébouriffée, ses yeux pétillans de malice, son nez trop court pour les expressions de l’orgueil, mais non pour celles du dédain, sa bouche pincée et moqueuse, son visage rond et resplendissant de bonne humeur. Et qu’il y a de liberté et d’indépendance d’esprit sous cette malice et cette bonne humeur ! Comme on devine facilement la parfaite insouciance du qu’en dira-t-on, l’habitude de penser et d’agir sans contrainte, l’absence de toute hypocrisie de tenue et de propos, la haine des méchans, le mépris des sots et