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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/647

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quelque fausse interprétation de cette absence, d’où à la première entrevue silence glacial, froideur imméritée, adieux méprisans, et toutes les autres cruelles vengeances que l’amour courroucé sait tirer de ceux qu’il veut punir. M. le de Tournon fut tellement frappée au cœur par ce revirement inattendu qu’elle en mourut presque sur-le-champ. Cependant, à peine éloigné, son amant est saisi de repentir ; il se met en route en se répétant ce proverbe italien : la forza d’amore non risguarda al delitto, et arrive à Namur, où il compte obtenir son pardon. A peine entré dans la ville, un obstacle imprévu lui barre le passage ; il s’enquiert, apprend que cet obstacle est le cortège funèbre de sa bien-aimée et tombe évanoui de son cheval. N’est-ce pas que voilà une histoire que la première reine de Navarre aurait aimé à raconter et qui aurait fait belle figure dans le recueil de Boccace, surtout dans celui de Bandello ? Quelle bonne fortune c’eût été pour nous, si, parmi les curiosités du château de Monmelas, nous avions pu rencontrer quelque relique de cette touchante personne ! mais son souvenir ne vit plus qu’à demi effacé dans le récit de Marguerite de Valois, où notre visite à Monmelas nous a rappelé que nous le trouverions.

Par compensation, nous avons fait connaissance à Monmelas avec l’image d’une autre héroïne d’amour, mais d’un siècle moins passionné et d’une destinée moins tragique, une très belle personne qui fut une des unités de ce chiffre effrayant de maîtresses que Mme Campan attribue au roi Louis XV, et qui bat la fameuse liste de don Juan. Un beau portrait, qui rappelle ceux de Nattier pour la composition et ceux de Largillière pour le coloris, la représente debout et s’occupant à couper avec des ciseaux les ailes de l’amour, qui se laisse faire sans trop de résistance et qui se blottit contre les jupes, de sa Dalila à moitié par complaisance sensuelle, à moitié par effroi. Cette allégorie facétieusement anacréontique, comme les aimaient les artistes du XVIIIe siècle, ne laisse pas que de faire rêver. C’est sans doute pour le fixer qu’elle lui coupe les ailes, mais qui peut comprendre cependant l’amour sans ailes ? Si par hasard, en voulant le forcer à la fidélité, elle lui faisait du coup perdre sa beauté ? Serait-ce encore l’amour, cet enfant qui, morose et maussade, se traînerait lourdement à terre, impuissant à s’envoler comme un oiseau déplumé ? Peut-être en le fixant va-t-elle le dénaturer, peut-être en lui imposant la contrainte de la constance va-t-elle le rendre moins enviable, et alors est-il bien sûr qu’elle ne trouve pas que la constance en faveur de celui dont elle l’a exigée est pour elle-même un poids trop lourd ? Il y a aussi bien des manières de couper les ailes de l’amour, et la plus sûre est souvent l’amour lui-même. Quoi qu’il en soit, la dame possède toutes les