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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/60

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parti. Je sortais de la cour, après avoir fini ma besogne, lorsque j’aperçus le grand-père au haut de l’escalier, appuyé sur la rampe, le vieux hussard derrière lui. Il m’attendait, et, d’une voix pleine d’attendrissement, il me cria : — Siegfried,... mon enfant,... arrive,... que je t’embrasse!.. A cette heure je vois que tu m’as compris, que tu es un digne représentant des anciens.

Je montai; le brave homme m’embrassa; puis, s’appuyant sur mon épaule, nous entrâmes ensemble dans sa chambre, et d’un accent que je n’oublierai jamais, s’asseyant dans son fauteuil, près de la table, il me dit : — Ceci, cher Siegfried, est le plus beau jour de ma vie... Jacob m’a tout raconté... Maintenant je puis partir,... le vieux sang des Maindorf me survivra!.. C’est beau... d’autant plus que cela te semble tout naturel, n’est-ce pas?

— Sans doute! lui répondis-je; ne m’as-tu pas répété cent fois que les rustres doivent être mis à l’ordre?

Alors son enthousiasme éclata d’une façon étrange; il riait, il tapait du poing sur la table et criait : — Oui!., oui!., oui! C’est bien ça!.. Quelle mine le gros marchand de poisson devait faire!.. Hé! hé ! hé ! j’aurais bien voulu voir cette mine... Et il n’a pas bougé... il n’a rien dit ?

— Rien,... pas un mot,... il en aurait reçu tout autant!

Alors le grand-père, se calmant tout à coup en me serrant la main, devint grave.

— Tu m’as fait le plus grand plaisir qu’un homme puisse éprouver en ce monde, dit-il, je veux t’en faire un aussi, je veux te marquer mon estime.

Puis, remettant une petite clé à Jacob, il lui donna l’ordre d’ouvrir un placard derrière la cheminée et d’apporter le coffre qu’il trouverait au fond. Et cette chose faite, lui-même ouvrit le coffre sur la table; c’était un petit meuble en chêne, contenant divers objets : des bijoux, des papiers, des décorations et quelques vieux frédérics d’or, une poire pour la soif.

Il remuait tous ces objets d’un air sérieux; nous le regardions. A la fin il choisit parmi toutes ces vieilleries une montre en or, et s’adressant à moi :

— Tiens, Siegfried, me dit-il, cette montre,... je te la donne... C’est une montre de prix, à double répétition; mais c’est encore sa moindre valeur : cette montre est un souvenir de ma vie militaire, je l’ai gagnée à la pointe de mon sabre... C’est autre chose que de l’avoir achetée à quelque Juif avec une poignée d’or... Tu comprends cela, mon enfant?

— Oui, grand-père, lui répondis-je attendri.

— Eh bien! fit-il, elle est à toi!