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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/582

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Notre intention n’est pas de suivre dans ses progrès ultérieurs le développement des croyances relatives à la destinée de l’âme ; nous avons essayé de montrer que la théorie transformiste est loin de donner de l’origine de ces croyances une suffisante explication. Nous avons mis en lumière deux élémens essentiels dont elle ne rend pas compte : la conscience qu’a l’homme d’être une personne permanente, identique, capable de dire moi, et la conception d’une justice réparatrice au-delà de cette vie. Ni l’une ni l’autre de ces deux notions ne peut se ramener à ces illusions du sommeil et de l’imagination ignorante, qui, selon les transformistes, donnèrent seules naissance à l’idée d’une âme immortelle. L’animal est également incapable de les concevoir, car s’il ne peut, dans le courant des sensations qui fatalement l’entraînent, saisir une personnalité distincte de ces sensations mêmes, il ne peut davantage, et par le même motif, s’élever à l’intuition absolue d’une loi obligatoire et des sanctions qu’elle suppose.

Entre ces deux élémens supérieurs, impliqués dans la croyance à l’immortalité, l’analyse découvre le plus intime rapport. En effet, si l’homme a conscience d’être une activité libre, il ne se peut qu’il ne conçoive en même temps la loi de cette liberté ; et, d’autre part, c’est sans doute parce qu’il eut dès l’origine l’idée de cette loi qu’il prit conscience de sa liberté et de sa personnalité. Il est probable que la première alternative entre deux déterminations également possibles, l’une approuvée, l’autre condamnée par le sens moral, lui révéla du même coup la loi obligatoire gravée au plus profond de son être, et le caractère éminent de sa propre nature, capable d’obéir ou de se soustraire à cette loi.

C’est donc la conception d’une règle des mœurs qui est le fait distinctif, l’exclusif privilège de notre espèce. C’est d’elle que découlent véritablement toutes les croyances dont nous avons retracé dans cette étude un rapide tableau. Naïves et grossières à l’origine, elles portent cependant l’empreinte de la noblesse essentielle au genre humain. Par les progrès de la réflexion et de la moralité, elles s’épurent et se spiritualisent à mesure : l’âme cesse d’être un fantôme pour devenir une essence vraiment immatérielle, le paradis et l’enfer ne sont plus que la possession ou la privation de la vérité et de la perfection suprêmes ; mais ces progrès attestent que le fonds même de telles croyances est impérissable : aux rayons de la science se sont évanouies les superstitions primitives ; le dogme d’une vie future et d’une souveraine justice n’a pas pâli devant eux. Et quelle science en effet pourrait jamais forcer l’homme à croire que la mort l’engloutit tout entier, que ses misères sont sans espérance et que toute justice se consomme ici-bas ?


Ludovic Carrau.