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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/579

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III

Nous venons de signaler, dans la formation des croyances relatives à l’immortalité, le rôle d’un élément que la théorie transformiste néglige parce qu’elle est impuissante à l’expliquer. Il en est un autre dont elle ne paraît pas non plus tenir compte et qui est peut-être plus essentiel encore, c’est l’élément moral.

Il est remarquable que M. Lubbock, dans son important ouvrage, les Origines de la civilisation, mentionne à peine les idées des sauvages sur les peines et les récompenses de la vie future. L’auteur, qui est darwinien, s’est peut-être senti embarrassé pour expliquer ces opinions significatives par les principes du transformisme : il est en effet difficile de supposer qu’il ait ignoré les témoignages nombreux et frappans recueillis par le docteur Prichard, et plus récemment par M. Alger.

On ne peut guère douter que la croyance à une justice distributive dans l’autre monde ne soit aussi ancienne, aussi générale que celle qui affirme la survivance de quelque chose de nous après la mort ; parfois même elle atteste chez d’ignorans sauvages une délicatesse de sens moral dont on peut à bon droit s’étonner.

Nous ne voudrions présenter ici que les traits les plus saillans et les plus caractéristiques des opinions primitives sur la destinée de l’âme après cette vie. Selon M. Alger, les Fuégiens, ces sauvages que quelques voyageurs nous dépeignent comme les derniers des hommes, à peine au-dessus de la brute, pensent que l’âme comparaît devant le tribunal de Ndengei. Debout près de Ndengei est un géant énorme : armé d’une hache, il cherche à mutiler, à tuer les âmes qui se présentent au jugement.

Dans presque toutes les mythologies primitives, on retrouve, sous une forme plus ou moins grossière, l’idée d’une première épreuve qui précède pour les âmes celle du jugement. Ainsi les Groënlandais pensent que l’âme, après sa mort, erre pendant cinq jours autour d’un affreux rocher couvert de sang caillé. « Les traditions des Hurons, dit M. Parkman, s’accordent pour représenter le voyage des âmes entouré de difficultés et de périls ; il leur fallait traverser une rivière rapide, sur une poutre tremblant sous leurs pas, pendant qu’un chien, gardien féroce, s’opposait de l’autre rive à leur passage et cherchait à les précipiter dans l’abîme. Cette rivière était pleine d’esturgeons et de poissons que les ombres harponnaient pour leur subsistance ; au-delà, se voyait un étroit sentier serpentant entre des rochers mouvans, qui s’écroulaient sous eux, écrasant sous leurs débris les moins agiles des pèlerins. » Selon les nègres aminans, les bons esprits eux-mêmes sont obligés,