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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/574

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s’en éloigne, elle voit, entend, parle et possède une prescience dont elle ne jouit plus à l’état de veille. Les évanouissemens sont regardés comme produits par le départ de l’âme, occupée à quelque lointaine expédition. Lorsqu’un Européen rêve à sa patrie absente, les Dayaks pensent que son âme a supprimé l’espace et a rendu une rapide visite à l’Europe durant la nuit. Un grand nombre de tribus croient d’une manière analogue que les songes sont des incidens qui surviennent à l’âme pendant ses excursions hors du corps, et cette idée se traduit par une répugnance superstitieuse à réveiller un dormeur, dans la crainte de bouleverser son corps. Le père Charlevoix a trouvé simultanément les deux théories en question chez les Indiens de l’Amérique du Nord. Un songe peut être ou bien une visite faite par l’âme à l’objet dont on rêve, ou bien une vision de l’une des deux âmes du dormeur pendant son voyage à travers le monde ; chaque bomme en effet a deux âmes dont l’une reste toujours dans le corps. Les mêmes Indiens pensent que les songes sont d’origine surnaturelle, et que c’est un devoir religieux d’y conformer sa conduite. Ils ne peuvent comprendre que les blancs traitent les songes comme une chose sans conséquence. »

On voit par là toute l’importance du rêve dans la formation des idées relatives à l’existence de l’âme, à ses fonctions et à sa destinée après la mort. Les philosophes pensent avec raison que, pour prouver l’immortalité de l’âme, il faut établir d’abord qu’elle peut exister indépendamment du corps ; cette démonstration préliminaire, l’humanité naissante crut la voir dans le fait mystérieux du rêve. On retrouverait la trace vivante de ces croyances jusqu’aux époques les plus civilisées. Platon, Cicéron, toute l’antiquité, tout le moyen âge, sont convaincus que le sommeil nous met en relation directe avec les esprits des morts, les êtres surnaturels, et voilà qu’aujourd’hui même un homme formé pourtant aux sévères méthodes de la science contemporaine, M. Figuier [1], nous propose de revenir purement et simplement à ces antiques traditions. Dans ce phénomène du sommeil, la physiologie ne voit plus qu’un état particulier du cerveau, ce qui fournit aux matérialistes un de leurs plus spécieux argumens ; il serait assez remarquable qu’il eût donné naissance au spiritualisme.

Mais l’idée philosophique de l’immortalité fut lente à se dégager des naïves et grossières croyances qui furent son berceau. Cette ombre séparée du cadavre, qui, affectueuse ou terrible, visite la nuit les vivans, est encore toute matière, matière subtile et insaisissable, vapeur ou fumée, dont le moindre choc peut dissiper la fragile existence. Aussi l’hiver, quand siffle la rafale, et que la

  1. Le Lendemain de la mort, Paris 1871.