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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/559

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la moitié de Shakspeare ? Seulement, vous savez, on ne doit pas le dire. » Tout au moins aimait-il les livres, ce qui est déjà presque une vertu. A peine sur le trône, le roi, pourvu d’un bon bibliothécaire, aidé des conseils de Johnson, et consacrant à ce luxe intelligent les revenus que les autres princes de la maison de Hanovre avaient fait passer dans l’électorat ou gaspillés en de grossiers plaisirs, s’était mis à acheter en Angleterre et sur le continent ; il avait au bout de quelques années possédé beaucoup de raretés, entre autres une très belle suite de cartes géographiques, et la plus belle collection qui existât des livres si recherchés qui sont sortis des presses du premier imprimeur anglais, Caxton, vers 1480. Quand George III mourut en 1820, sa bibliothèque, qui occupait une partie de Buckingham-Palace, comprenait environ 84,000 volumes, dont beaucoup du plus grand prix. Son fils et successeur, George IV, était depuis longtemps décidé à s’en défaire ; il détestait la lecture, il avait besoin d’argent pour ses chevaux et ses maîtresses, et il ne se fût jamais résigné à payer des appointemens aux conservateurs, à continuer de recevoir les ouvrages en cours de publication, à dépenser ainsi pour de vieux livres plus de 50,000 francs par an. A peine roi, il songea donc à vendre la bibliothèque à l’empereur de Russie, qui en offrait 180,000 livres. La négociation s’ébruita ; l’opinion se prononça avec une extrême vivacité contre ce projet ; le ministère intervint. Le roi déclara que, s’il lui fallait renoncer aux roubles russes, il en voulait l’équivalent en livres sterling. Cet équivalent, les ministres finirent par le trouver dans un fonds commode qui avait déjà rendu plusieurs services de ce genre, celui des droits de l’amirauté. Une fois largement indemnisé, le roi tailla sa plus belle plume pour écrire au premier ministre, lord Liverpool, une lettre officielle où il se félicitait « d’avoir pu saisir cette occasion pour favoriser les progrès de la littérature de son pays. Je sens aussi, ajoutait-il, qu’en agissant ainsi je paie un juste tribut à la mémoire d’un père dont la vie a été ornée de toutes les vertus publiques et privées. » Les exécuteurs testamentaires du feu roi se prêtèrent à cette cession : ils savaient que, si la folie n’eût troublé son intelligence dans les dernières années de sa vie, ce prince eût, selon toute apparence, offert à la nation ce que celle-ci se trouvait maintenant acquérir à beaux deniers comptans. Seulement, pour mieux perpétuer la mémoire du royal collectionneur, ils exigèrent des trustees la promesse que la bibliothèque royale formerait toujours, sous ce titre, un fonds séparé. Malgré les tentatives de quelques conservateurs qui auraient voulu répartir livres ou manuscrits dans les séries auxquelles ils se rattachent naturellement, la parole donnée a été tenue jusqu’à ce jour. Le parlement