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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/48

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qui ne me fit aucun compliment, et parut trouver la chose toute naturelle.

— Assieds-toi, Siegfried, me dit-il; le vent souffle fort, n’est-ce pas?.. il fait bien froid dehors?

— Oui, grand-père.

— Tiens, bois un bon coup.

Il remplit à moitié mon verre, et je le vidai d’un trait.

— Tu as appelé Maindorf ? fit-il en souriant.

— Oui.

— Il n’est pas venu !.. C’était pourtant un brave dans son temps, et qu’on n’appelait jamais sans le voir arriver aussitôt avec son casque et sa hache ; mais il est mort, et le plus lâche coquin, le plus misérable Juif pourrait le défier sans émouvoir sa poussière. Voilà ce que c’est que la mort, Siegfried. Depuis le commencement du monde, des milliers de milliards d’hommes sont morts, et pas un seul n’est revenu, pas un! Cela prouve clair comme le jour que la mort est la fin de tout, et qu’il n’y a rien après. Mets-toi cette idée dans la tête, c’est la clé de tout le reste.

Ayant dit cela d’un air grave, le grand-père se leva; il rentra dans le corridor refermer la grande porte et revint ensuite se remettre à table; puis, le souper fini, il me souhaita le bonsoir comme d’habitude, et nous allâmes nous coucher.


II.

Le grand-père m’avait appris à lire de bonne heure, il m’avait enseigné les premiers élémens du calcul; mais, à partir de ce jour, il s’occupa de mon instruction réelle. Chaque malin, après le déjeuner, nous descendions à l’écurie, et lui-même me donnait une leçon d’équitation, m’apprenant d’abord à bouchonner le cheval, à le seller, à le brider. Comme j’étais encore trop petit pour mettre la selle et passer le mors, il m’aidait, il serrait les boucles, le tout avec méthode, m’expliquant la destination de chaque courroie, m’en démontrant l’utilité. Puis il me parlait du caractère propre à chaque race chevaline, et m’en faisait remarquer avec soin les qualités et les défauts. Après ces explications, nous montions en selle et nous faisions un tour aux environs, tantôt sur le rivage, tantôt au bois. Quelquefois nous poussions notre pointe jusqu’au bourg de Vindland, ancienne dépendance du château, dont la population s’étendait de plus en plus et prenait de l’importance par son commerce. Quelques gros marchands étaient venus s’y fixer; M. Stiœmderfer, le plus riche armateur de la côte, venait d’y faire construire une halle superbe,