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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/460

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REVUE DES DEUX MONDES.

si j’avais pu entendre dans le vestibule le pas du coupable. Vers l’aube, le scepticisme menaça de m’envahir, et je me mis à me promener fiévreusement sous le portique. Je m’y trouvais à peine depuis quelques minutes, lorsque je vis le comte traverser la pelouse d’un pas lourd. Ses traits fatigués annonçaient qu’il avait marché toute la nuit sans que son esprit se fût plus reposé que son corps. Arrivé près de moi, il s’arrêta avant de pénétrer dans la maison, et me tendit la main sans prononcer un mot; je la serrai dans une étreinte cordiale, — son pouls désordonné me révéla l’agitation qu’il désirait cacher.

— Ne voulez-vous pas voir Marthe? lui demandai-je.

Il passa la main sur ses yeux.

— Non, pas maintenant,... plus tard, répliqua-t-il.

Ce fut une déception pour moi; mais je persuadai à ma filleule que Valério avait rompu le charme de la sorcière païenne. Pauvre petite, elle ne demandait pas mieux que de me croire. Je regagnai mon logis. Une affaire importante m’empêcha de retourner à la villa avant l’heure du crépuscule. On me dit que je rencontrerais la comtesse au jardin. Je la cherchai d’abord avec discrétion, de peur de troubler les épanchemens d’une réconciliation; ne voyant pas ma filleule, je me dirigeai vers le casino, et je me trouvai soudain nez à nez avec le petit gnome.

— Votre excellence aurait-elle par hasard sur elle une vingtaine de mètres de bonne corde? me demanda-t-il avec le plus grand sérieux.

— Veux-tu donc pendre quelqu’un pour le punir des maux que tu as causés? répliquai-je.

— Il s’agit de choses pendables, je vous en réponds. La comtesse a donné des ordres. Vous la trouverez dans le casino. Elle a beau avoir la voix douce, elle sait se faire obéir.

A la porte du casino se tenaient cinq ou six travailleurs attachés au domaine. Ils avaient l’air aussi vaguement solennels que les serviteurs qui suivent le convoi d’un défunt de première classe. Les paroles de la comtesse et son attitude impérieuse m’expliquèrent l’énigme posée par l’entrepreneur d’exhumations. Les yeux fixés sur la Junon, qui, renversée de son piédestal, gisait sur un brancard improvisé, elle me montra du doigt la statue et me dit :

— Elle est belle, elle est majestueuse,... n’importe! il faut qu’elle rentre sous terre! — et son geste passionné semblait désigner une fosse ouverte.

J’étais ravi; mais je jugeai plus digne de me caresser le menton d’un air sagace. — Elle vaut cinquante mille scudi, dis-je.

Ma filleule secoua tristement la tête.

— Si nous la vendions au pape pour distribuer l’argent aux pauvres,